Les oubliés du développement

Kazanchis, en plein cœur de la capitale Addis Abeba, est en pleine mutation. Face à la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, aux pieds des hôtels qui affichent cinq étoiles, des immeubles pimpants avec piscines sur le toit, une relique du quartier survit encore péniblement.

 

La rue de Guinée Conakry, dont tout le monde ignore le nom, crée une saignée temporelle. A l’ouest, des mastodontes de béton à quinze ou vingt étages s’élèvent pour designer le quartier du futur. Entre les échafaudages de bois, les ouvriers n’arrêtent jamais. A l’est, un champ de ruines a remplacé un quartier résidentiel rudimentaire qui appartient déjà au passé.

 

Vue du quartier de Kazanchis  ©J.B.

Vue du quartier de Kazanchis ©J.B.

 

Il y a encore quelques mois, les allées de maisonnettes parfois en dur, parfois en torchis, se tortillaient entre les petites épiceries, les rangées de taxis bleu et blanc et le cinéma Yoha. Il n’y a plus rien. D’un pan de maison, n’a survécu que la cheminée. Entre les gravats, une baignoire, un ancien pylône de portail, et ce chat qui fouille les décombres.

 

Un groupe de jeunes s’attèlent à démolir l’une des dernières demeures. Autour, des tas de piquets encore sains, de dalles de carrelages, de portes métalliques sont parfaitement alignés. « Le kebele (autorité en charge des quartiers, NDLR) nous demande démolir ces maisons et en échange, on a le droit de récupérer ce qui peut être récupéré, explique un adolescent au jean déchiré façon moderne. Puis on essaie de revendre les matériaux pour se faire un peu d’argent. » Un pan du toit finit enfin par céder. Sur la défensive, il réplique : « c’est pour le développement. C’est bien, le développement ! ».

 

Une maison en démolition ©J.B.

Une maison en démolition ©J.B.

 

Le terme résonne comme un mot magique qui s’exempte d’explications. En juillet, le Premier ministre Hailemariam Desalegn annonçait devant le Parlement un taux de croissance de 8,5% pour 2015-2016. Addis Abeba, qui vient de se doter du premier tramway d’Afrique sub-saharienne, est la vitrine de cet essor économique jugé pharamineux.

 

Relogés sans dire mot

S. a 25 ans. Il préfère taire son identité, Casquette noire vissée sur le crâne, il s’approche en enjambant les parpaings broyés. « J’ai vécu toute ma vie ici. Je suis curieux de voir ce que ça va devenir, lâche-t-il, le regard vide. Ma famille et moi avons été expulsés. Le kebele nous a relogés dans un condominium à Samit dans la banlieue. Mais c’est trop loin. C’est vraiment difficile pour venir travailler maintenant. » S. admet d’un simple hochement de tête ne pas avoir eu la moindre occasion de négocier. « Le kebele a dit que nous devions partir, que c’était pour le développement… »

 

Le jeune homme se dirige vers une ancienne voisine. « Cette femme, c’est catastrophique ce qui lui arrive ». Aster s’abrite de la pluie sous un arbrisseau. Elle est maigre. Ses gestes sont lents. Son fils de treize mois, Mikias, joue dans ses bras avec un bouchon de jerrican. Sa fille Arsema, 8 ans, prépare le café. A un birr la tasse, c’est la seule source de revenus de la famille aujourd’hui. « Avant que tout cela ne soit détruit, je louais une maison juste ici dans le quartier. » Silencieuse, elle tourne son regard vers l’étendue démolie. Après la naissance de son fils, le père disparaît. Seule, avec deux enfants, elle ne trouve pas le temps de travailler. Plus le quartier se transforme, plus les loyers augmentent. Elle n’a plus les moyens de payer. Elle devient sans-abri.

 

« Du jour au lendemain, les bulldozers peuvent venir… »

 

Du quartier quasiment rasé subsiste un bout de maison accolé à la rue. Ou plutôt quatre pans de murs recouverts d’une bâche. C’est là qu’Aster « squatte » depuis cinq mois. Un ouvrier du quartier s’approche, une boule de khat coincée sous la joue. « C’est nous qui lui avons installée cette bâche, explique-t-il en désignant ses compères affairés à brouter les feuilles euphorisantes. Mais avec la saison des pluies, ça prend l’eau. La nuit, elle et ses enfants ont froid. Mais c’est mieux que rien. On a supplié le kebele de conserver au moins cet abri pour elle en attendant une solution. »

 

Le "squat" menacé d'Aster ©J.B.

Le « squat » menacé d’Aster ©J.B.

 

Mais la solution, Aster l’attend toujours, dans la peur. « Quand je vais me renseigner, on ne me donne pas d’informations. Ils disent qu’ils vont faire quelque chose pour moi. Je n’ai plus qu’à espérer », se résigne-t-elle. L’ouvrier, qui passe son temps libre à boire du café en guise de soutien, est plus cynique. Il hausse les épaules. « Du jour au lendemain, les bulldozers peuvent venir. Personne n’est prévenu. Et ceux qui restent doivent partir… » se désole-t-il en observant le caniveau.

 

De l’autre côté de la rue, juste en face, un restaurant propose des sushis au saumon tous les vendredis. Plus bas, une salle de gym pimpante sert des jus « détox ». Autour, les hôtels rivalisent dans la création de spas bien-être. Aster est lucide. « C’est nécessaire le développement. Mais il faut penser aux gens qui vivent autour. » Elle n’est qu’un dégât collatéral parmi d’autres.

 

J.B.

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