« Ici, il faut être un peu fou »

Pionniers. Dans le cœur d’Hargeisa, la capitale, l’appel à la prière de l’après-midi vide lentement les rues. Restent les branches de khat dépouillées et des dizaines de tas de billets à peine surveillés. « C’est notre banque », sourit un quadragénaire en partance pour la mosquée. Il faut amasser 7 500 shillings somalilandais en petites coupures pour échanger 1 dollar. D’où la présence de brouettes chez les « banquiers ».

 Les bureaux de change improvisés à Hargeisa, où un dollar vaut 7500 shillings somalilandais © Antoine Galindo.

Les bureaux de change improvisés à Hargeisa, où un dollar vaut 7500 shillings somalilandais © Antoine Galindo.

Si le Somaliland a créé sa propre monnaie, celle-ci ne vaut malheureusement pas grand-chose. L’économie de ce pays, toujours non reconnu depuis qu’il s’est autoproclamé indépendant de la Somalie en 1991, est exsangue. Le budget de l’État se borne, cette année, à la modique somme de 300 millions de dollars. Avec 75 % de chômage chez les jeunes, et un produit intérieur brut par habitant qui s’élève péniblement à 347 dollars en 2012, selon la Banque mondiale, la population vit sur les devises envoyées par la diaspora, notamment britannique. Seule véritable économie : l’export de bétail vivant vers le Moyen-Orient. Il représente à lui seul près d’un tiers des revenus nationaux.

C’est sur cette ressource naturelle qu’Abdirizak Mohamed Mohamoud a misée lorsqu’il s’est lancé en 2009 dans la création de la première entreprise de conditionnement de viande halal du pays. Et ainsi la première usine de produits transformés voués à l’exportation. « Vendre nos bêtes nous apporte peu. Faire de la viande, c’est de la valeur ajoutée, des centaines de jobs », explique l’entrepreneur somalilandais, lui aussi issu de la diaspora britannique. Il a 6 ans lorsqu’il emménage en Grande-Bretagne en 1974. Il ne reviendra au pays qu’en 1998. « J’ai alors réalisé que tout était à construire, qu’il y avait un potentiel immense. »

Tous les ingrédients d’un État, mais…

Contrairement à la Somalie voisine et sa capitale Mogadiscio, l’État somalilandais est parvenu à pacifier le pays après la guerre civile de 1988, et à éloigner la menace des extrémistes Al-Shabaab. Quatre élections ont eu lieu depuis. Avec un Parlement, une monnaie, un passeport, une police, une armée, les ingrédients d’une nation sont réunis. « Mais, sans reconnaissance, personne n’ose venir investir », se désole Abdirizak. Ici, la monnaie n’est pas convertible, les banques internationales n’ont pas de siège. Il n’est pas possible d’enregistrer son entreprise ni d’assurer ses biens… « Les gens ne savent même pas que l’on existe. Ils font l’amalgame avec la Somalie. Ils pensent islamistes, violences, attentats », poursuit l’ex-Londonien, qui croit malgré tout en son projet. Il démarche les entreprises. Et c’est la Malaisie qui répond présent. Ensemble, ils signent une joint-venture sous le nom de Tayyib* Quality Meat.

Le marché au bétail à Hargeisa. La viande de dromadaire est prisée au Somaliland © Antoine Galindo.

Le marché au bétail à Hargeisa. La viande de dromadaire est prisée au Somaliland © Antoine Galindo.

Syed Abdul Rahim en devient en 2013 le chef opérateur. Le Malaisien n’en est pas à son premier abattoir. Dans l’industrie de la viande, l’homme au rire franc aime laisser penser qu’il est incontournable. Sur le chantier du futur abattoir, aux abords de Burao, la seconde ville du pays, Syed est le patron. « Les outils et les machines sont importés de Dubaï ou d’Allemagne. Ici, on respecte scrupuleusement les standards internationaux concernant les normes d’hygiène puisqu’on se base sur le Codex alimentarius. Et nous avons des règles très strictes sur le bien-être animal. » Mohamed approuve en levant les yeux au ciel. « L’abattoir actuel de la ville… Mieux vaut éviter de le voir. C’est comme un film d’horreur là-dedans. »

Promoteur tunisien, Mohamed Turki a installé son entreprise familiale à Dubaï, une entreprise spécialisée dans la construction d’usines dans le secteur de l’agroalimentaire. Il a bâti des usines en Algérie, en Irak, en Afghanistan. Le Somaliland, c’est une autre paire de manches. « Travailler ici, c’est inimaginable. Il n’y a rien. Tout est importé. Il faut calculer le nombre exact d’outils, même la moindre petite vis. » Il pense malgré tout s’installer ici à l’avenir, car « il faut être un peu fou, mais il y a un immense potentiel ».

Dubaï mise sur le Somaliland

Quand l’usine sera opérationnelle, 300 employés recrutés localement la feront tourner 24 heures sur 24. Chaque rotation, d’une durée de huit heures, verra passer un millier de chèvres et de moutons, cent bœufs et cent chameaux. Puis la viande préparée partira à destination du Moyen-Orient, notamment des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, puis la Malaisie. Abdirizak imagine déjà l’avenir. Il espère s’étendre à l’Asie du Sud-Est et à l’Europe.

Le port de Berbera, le 21 mai 2016. © Justine Boulo

Le port de Berbera, le 21 mai 2016. © Justine Boulo

Il vient justement d’apprendre une nouvelle providentielle : le port de Berbera sur les rives du golfe d’Aden sera rénové. C’est le géant Dubaï Ports World qui a raflé le contrat, en mai dernier, au profit du groupe français Bolloré Africa Logistics. Plus de 400 millions de dollars seront injectés pendant les trente prochaines années pour réhabiliter le site. « L’arrivée de DP World est la bienvenue à 100 %, assure Abdirizak. Notre société s’occupera du transport vers Berbera et du stockage en containers réfrigérés. Mais les infrastructures du port sont aujourd’hui très limitées. Et ce nouvel investissement changera radicalement la donne. »

Berbera, le port des belles promesses

Le port en eau profonde de Berbera a été construit en 1969. Même s’il est obsolète, il fonctionne encore. Amas de pneus, sacs d’oignons, poutres métalliques, toutes les denrées nécessaires au pays passent par ce port. Ce matin, les dockers déchargent un cargo sous pavillon chypriote. Le vraquier Apollonas débarque des sacs de blé du Programme alimentaire mondial à destination de l’Éthiopie voisine. L’équipage des boutres, ces embarcations de bois de la mer Rouge, s’accorde un temps de repos et quelques cigarettes.

Un cargo décharge au port de Berbera, le 21 mai 2016. © Justine Boulo.

Un cargo décharge au port de Berbera, le 21 mai 2016. © Justine Boulo.

Omer Abokor Jama, directeur adjoint du port, rappelle que « la priorité numéro un reste malgré tout l’export de bétail. Dès qu’un cargo égyptien ou saoudien est en approche, on libère l’espace, on met le reste en pause, pour charger les animaux, après le passage en quarantaine et les analyses sanitaires », explique-t-il. L’arrivée de DP World est une chance pour l’entreprise d’Abdirizak. Mais c’est aussi une sonnerie de réveil pour d’autres investisseurs étrangers jusqu’ici frileux de miser sur le Somaliland. Désormais, le « non-pays » peut se targuer d’attirer des géants de l’industrie.

J.B.

* « Tayyib », en arabe, signifie bon, sain, respectueux de la loi.

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