La mode éthiopienne vogue vers le luxe

Le showroom Yefikir est perché au premier étage d’un immeuble en construction du centre-ville d’Addis Abeba. Talons hauts et veste cintrée, Fikirte Addis ajuste l’une de ses dernières créations sur une mannequin de passage. Dans le ronronnement des machines à coudre, un écran projette le défilé de l’African Fashion Week de New York où la styliste éthiopienne a exposé ses collections.

La designer Fikirte Addis ©A.G.

La designer Fikirte Addis ©A.G.

En 2009, cette trentenaire au brushing parfait est revenue à sa passion première : le design de mode. « Pour finaliser un vêtement, il faut compter au minimum trois mois, insiste-t-elle. Les prix démarrent autour de 400 ou 500 dollars, jusque 1000 dollars. »

Des standards de luxe dans un pays ou le salaire mensuel moyen est encore de 34 dollars selon la Banque mondiale. Mais la clientèle est là. La population huppée de la capitale et la diaspora défilent dans l’atelier exigu. « Les Éthiopiens sont fiers et très attachés à leurs traditions, remarque la designer. Or en Éthiopie, nous avons un véritable savoir-faire ancestral dans le filage et le tissage du coton. »

L’histoire incarnée dans la mode

L’existence des shammanés, les tisserands éthiopiens, remonte à plusieurs siècles avant que la technique du tissage ne s’améliore au cours du Moyen-âge. Cette tradition s’est répandue dans l’ensemble du pays, mais diffère selon les régions. La diversité de l’Éthiopie, qui compte plus de 80 ethnies, se répercute dans la mode et enrichit les sources d’inspiration des designers.

Robes, vestes, tailleurs, jupes ou écharpes, tout est fabriqué en coton. Fikirte fait claquer ses talons sur le parquet, fouille dans un classeur et en sort un éventail d’échantillons de coton. Souriante comme toujours quand elle évoque le talent des tisserands, cette « grande amoureuse du style habesha* » épluche chaque spécimen. « Avec un même coton, on peut trouver tellement de textures différentes. Le tissage est un art en Éthiopie. Le travail au crochet est splendide, les broderies également. »

Le métier de tisserands est traditionnellement réservé aux hommes. ©A.G.

Le métier de tisserands est traditionnellement réservé aux hommes. ©A.G.

Fikirte a prononcé le mot magique. Elle se relève, extirpe un nouveau classeur et étale différentes pièces de broderies. « Tous ces motifs ont une histoire. Celui-là par exemple se nomme le motif de la paix, car les tisserands ont réalisé ce design en temps de paix. Celui-ci, avec ces visages et ses regards en amande, on les retrouve dans les peintures à l’intérieur des églises orthodoxes. »

Entre coutumes et mode contemporaine

Fikirte s’inspire en permanence du patrimoine local. Toutes ces symboles se retrouvent incarnés dans une pièce de coton. « Je considère Yefikir comme un pont entre ces coutumes existantes et la mode contemporaine. Les vêtements traditionnels sont très beaux mais ne sont plus adaptés aux attentes de la nouvelle génération. Par exemple ceci est un « kaba », présente Fikirte en tirant un cintre. C’est un habit religieux que les mariés portent lors de la cérémonie. Je l’ai complètement transformé en une veste de type tailleur. C’est très élégant. »

En devanture, un mannequin exhibe une longue robe à dos nu. Un haut blanc cassé à épaules découvertes jouxte une jupe courte retenue par une ceinture de coton tressé. « Cette mode typiquement éthiopienne a complètement sa place pour un marché de niche, assure la designer. Nous proposons du fait main, en coton d’extrême qualité, avec un tissage unique et des modèles modernes. Nous sommes tout à fait capables de vendre ces produits sur le marché international. »

Dans l'atelier Yefikir. ©A.G.

Dans l’atelier Yefikir. ©A.G.

Persuadée du potentiel de la mode éthiopienne, Nolwenn Brunel, une Française basée en Bretagne, a misé sur l’importation de textile éthiopien. Avec son associée Stéphanie Souchon, elles ont fondé Dana Esteline* en 2011. Ancienne expatriée à Djibouti, Nolwenn Brunel a découvert le savoir-faire des tisserands du pays voisin. A force de rencontrer des professionnels, l’idée s’est concrétisée : « Je voulais travailler avec les savoir-faire ancestraux mais créer des produits pour une clientèle occidentale. Je ne voulais par me concentrer sur ce qu’on peut appeler « un artisanat de rue », mais me focaliser sur des produits locaux, retravaillés par des designers. »

Soie sauvage

Dana Esteline est un grossiste qui redistribue aujourd’hui aux grandes marques françaises et européennes. Le textile éthiopien, s’il reste encore confidentiel selon la professionnelle, commence à faire parler. « Un client de passage, vous lui dites que ça vient d’Éthiopie, ça ne lui fait ni chaud ni froid ; ça pourrait venir d’Inde, ce serait pareil. Mais les grands noms de la mode, eux, savent très bien la qualité des produits éthiopiens. Nous travaillons par exemple avec Agnès b. Ce que nous proposons, c’est du haut de gamme. »

Ses étoffes en coton épais et ses foulards légers, Dana Esteline se les procure chez plusieurs ateliers d’Addis Abeba. Notamment Sabahar, dans le quartier de Mekannisa au sud de la capitale. Sophie Mosko gère le marketing dans cette entreprise lancée en 2006 par la Canadienne Kathy Marshall, tombée sous le charme du pays il y a deux décennies.

Sophie Mosko dans l'atelier de Sabahar ©A.G.

Sophie Mosko dans l’atelier de Sabahar ©A.G.

Dans l’atelier vitré, les fileuses transforment la matière première. « Nous n’avons pas eu à leur enseigner. Toutes ces femmes savaient déjà travailler le coton. C’est un savoir-faire qui se passe de mère en fille », explique Sophie Mosko. Ces connaissances indigènes, Sabahar a eu l’idée de les exploiter au maximum.

L’entreprise est la première en Éthiopie à avoir lancé le travail de la soie sauvage. Une matière inconnue dans le pays. Mais les techniques du filage et tissage restent les mêmes. « Ce sont les Japonnais qui les premiers ont importé la soie ici. Les autres entreprises travaillent avec la rayonne ou l’acrylique », précise Sophie Mosko en ouvrant des boîtes emplies de cocons.

Exporter vers chaque continent

De l’autre côté de la cour pavée, résonne le son saccadé des métiers à tisser en bois. Une vingtaine d’hommes s’attèlent à fabriquer la dernière collection d’écharpes. Des produits qui partiront vers l’Italie, la Suède, les États-Unis, l’Afrique du Sud, la Colombie, le Japon ou l’Australie 18 pays au total. En 2014, Sabahar exportait chaque mois environ 4 200 pièces et comptabilisait un revenu à l’exportation de 180 000 $. En haut de l’escalier englouti sous les plantes grimpantes, le magasin expose les derniers exemplaires. « Nous vendons 60% ici et le reste part à l’étranger. »

L'atelier filage de Sabahar. ©A.G.

L’atelier filage de Sabahar. ©A.G.

Dehors, l’appel à la prière du muezzin tonne. Entre les conifères et les lauriers roses, sèchent les derniers échantillons d’écharpes fraîchement tintées. « Nos coloris sont tous naturels. Ce bleu par exemple c’est l’indigo classique. Mais nous essayons de créer nos colorants à partir d’essences locales. Les couleurs sont beaucoup plus subtiles. Ce beige provient du café ; ce rouge brique, de la cochenille, cet insecte qui vit sur les cactus. » Autant de processus qui étaient auparavant ancrés dans les traditions, puis oubliés. Si Sabahar s’inspire des savoir-faire locaux, l’ensemble des collections est pensé pour une clientèle internationale. « Même dans ce magasin, 90% des acheteurs sont étrangers, constate la conseillère marketing. On ajoute toujours de la modernité. Par exemple le netela, ce coton blanc utilisé pour les habits de prière, nous le travaillons avec de la couleur  ».

Les métiers à tisser de Sabahar. ©A.G.

Les métiers à tisser de Sabahar. ©A.G.

Et pour réaliser ces standards modernes, Sabahar multiplie les collaborations ponctuelles avec des designers danois, néerlandais ou italiens. « Cette collection d’écharpes, celle qu’on vend le plus, a été conçue par Marina Spadafora il y a quatre ans. C’est une très grande styliste italienne qui a travaillé pour Prada et qui a voulu arrêter avec ce monde de la mode et aller vers plus d’éthique. » Au début de l’aventure, l’entreprise labellisée Commerce équitable, comptait quatre employés. Ils sont aujourd’hui 60 à travailler à temps plein. A l’extérieur, entre Addis Abeba et Arba Minch au sud, 70 tisserands et autant de fileurs collaborent avec Sabahar. « C’est une petite production, mais il y a un potentiel incroyable. »

*Habesha = ce qui est éthiopien, local.

*Dana Esteline = forme de salutation en amharique

J.B.


L’atelier Muya, ces exclus qui vendent aux boutiques de luxe

Au nord d’Addis Abeba, une ancienne demeure italienne accueille le showroom de l’atelier Muya. Dans le parc boisé d’eucalyptus, deux hangars abritent les métiers à tisser. Il y a dix ans, le Français Jacques Dubois s’est lancé le « défi » de faire passer une activité artisanale « de village » vers du « haut de gamme ».

Un projet difficile car « les artisans appartiennent toujours à des castes en Éthiopie, observe le fondateur. Ce sont les pauvres des pauvres, qui sont exclus de la société ». Une marginalisation tacite mais encore ancrée. « Mes employés m’ont même demandé d’installer une sonnerie pour signaler le début et la fin du travail. Comme ça, ils passent pour des ouvriers et non plus pour des artisans », se souvient Jacques Dubois, encore étonné. Traditionnellement dédaignés, les employés ont dû s’habituer au travail mensualisé, au rythme régulier et au respect des commandes qu’exigent les standards de luxe.

« L’Éthiopie est une mine »

Lorsque naît l’entreprise, ils sont dix tisserands. Muya en compte aujourd’hui 350 sur site, et autant à l’extérieur. « Parmi eux, nous avons formé des maîtres, ces gens qui sont capables de prendre des initiatives, d’être créatifs. Ce sont eux qui gèrent l’ensemble des collections, les spécifications qui viennent des États-Unis, les codes de couleurs, sans avoir pour beaucoup jamais été à l’école. » 90% de leurs produits sont exportés vers les États-Unis ou l’Europe pour des maisons de renom comme Harrods, Barneys. Muya fournit également la collection Lemlem, marque lancée par la mannequin éthiopienne Liya Kebede basée à New York, où le foulard se vend à 135 dollars en moyenne.

« Il y a le savoir-faire et la matière première : l’Éthiopie est une mine », assure le Français. Cette année, des entreprises sud-africaines spécialisées dans le mohair, cette laine de chèvre angora, se sont tournées vers les tisserands de l’atelier Muya. Sur le Continent, le talent des shammanés commence à faire parler.

J.B.

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