Révolution silencieuse en terre éthiopienne

Permaculture. Dans le sud de l’ancienne Abyssinie, une poignée d’initiés cultivent en permaculture. L’initiative basée sur l’éducation va à contre-courant des politiques agricoles actuelles. L’Éthiopie, ce pays où les paysans ont été les premiers à se révolter et les premiers à pâtir des changements politiques.

 

Au sud de Konso, l’école de Debena n’est accessible que par un chemin pensé pour les ânes. Le 4×4 dégringole d’une montagne russe à l’autre. Le raccourci via le lit de la rivière asséché achève l’ascension. Le moteur s’arrête. Exténué, Asmelash met pied à terre. Le portail est gardé par deux rangées de bananiers opulents, les pieds enfouis sous les fougères, les cimes étouffées par les manguiers.

Asmelash perçoit d’abord un grouillement aigu. Puis c’est une marée d’enfants qui déboulent au pas de course. Il y a sept ans, il était professeur de physique ici-même. Asmelash découvre son ancien laboratoire aux microscopes rafistolés cent fois. Nostalgique un instant, le jeune homme est vite attiré par l’extérieur. Il observe ce qui était un jour une cour de récréation quelconque, un terrain de foot sans cages ou un bac à sable de cailloux. Inimaginable aujourd’hui. « C’est ici que j’ai commencé mon tout premier projet de permaculture, explique-t-il, les yeux grand ouverts. Avant il n’y avait pas tout ça. Nous l’avons créé au fil des années. »

« Forêt comestible »

« Tout ça » : une forêt tropicale perchée sur la montagne. Les feuilles des caféiers glissent à travers les fenêtres des classes. Aux pieds des avocatiers et papayers, les patates douces recouvrent une couche d’un épais compost. Les pousses de citronnelle, petits pois et épinards cherchent la lumière. A 28 ans aujourd’hui, il est l’architecte de cette école. « En permaculture, on veut que notre jardin ressemble à une forêt comestible. » Si Asmelash est fier de son travail, il est encore plus ému de voir que son initiative a été suivie. « J’ai ouvert une voie. Mais ce n’est pas moi qui ai entretenu ce jardin. »

À l'école de Debena, près de Konso. © A.G.

À l’école de Debena, près de Konso. © A.G.

L’ancien professeur déambule le long des allées ombragées parfaitement délimitées. Son sourire jusqu’aux oreilles reste figé. « Tous les jours après l’école, les enfants travaillent au jardin. Ils attendent ce moment avec impatience. Dans cette région du sud de l’Éthiopie, la plupart des écoles possèdent un jardin. Les bénéfices servent à financer l’école : acheter les livres ou de nouveaux bancs, rémunérer les professeurs… » En Éthiopie, neuf habitants sur dix vivent de l’agriculture ou de l’élevage. Le secteur est vital à l’économie. Il représente la moitié du produit intérieur brut et 60 % des exportations selon la Banque mondiale. Le terrain de chasse d’Asmelash, la province des Nations du Sud, est l’un des greniers du pays, avec la région occidentale de Gambella et la vallée de l’Omo.

« Le problème est que la plupart des champs sont cultivés en monocultures, regrette Asmelash. Ce sont des rangées de maïs alignées où rien d’autre ne pousse. En permaculture, au contraire, nous entretenons l’écosystème naturel. Nous donnons suffisamment à la nature pour qu’elle nous donne en échange. » Le scientifique marche à pas lent, suivi par des enfants qui ne perdent pas une miette du cours de botanique improvisé. Pourtant, les principes de permaculture, les élèves en connaissent les bases. Mais comme à l’école, il faut corriger les erreurs. Un détail fait tiquer Asmelash. « Ils ont planté l’ail à côté des haricots. Les légumineuses fixent l’azote dans la terre, or les aromates ne peuvent pas se développer dans un sol azoté. » L’inspecteur scrute, sanctionne, félicite parfois. « Ils ont planté les patates douces aux pieds des arbres fruitiers. La patate sert de couvre-sol et conserve l’humidité. Quand elle mourra, les feuilles créeront un humus dont les arbres se nourriront. C’est très bien, marmonne-t-il. C’est très bien », répète-t-il en direction de la queue-leu-leu de gamins curieux.

Souvenir de famines

Asmelash égraine des conseils. L’homme n’a rien perdu de sa pédagogie. Il accorde à l’agriculture une haute importance. « Toute la question est de savoir comment nous allons nourrir les hommes à l’avenir » lâche-t-il au détour d’un sous-bois, le regard sérieux vissé sur une plate-bande. Une phrase qui tonne dans un pays qui a souffert de famines. Le souvenir persiste. 1974, 1984… Les images ont fait le tour du monde. Au détour d’une allée, un panneau peint maladroitement à la main donne le ton. « There is no problem. There is only solutions. » Asmelash les propage, ces solutions.

Le jardin de l'école de Debena, près de Konso. © A.G.

Le jardin de l’école de Debena, près de Konso. © A.G.

De retour à Gato, le village de naissance d’Asmelash, les adolescents assoupis devant le baby-foot surgissent pour saluer celui que l’on surnomme « Best », le meilleur. Après les accolades de rigueur, Asmelash se réfugie dans le jardin familial. Là où il a testé ses premières expériences de permaculture. « J’ai appris les secrets des plantes grâce à mon père. Il était professeur de biologie. Il est décédé quand j’étais adolescent. Puis, j’ai rencontré le docteur Titchafa. » Quand Asmelash évoque son ami de longue date, il n’omet jamais son titre. « C’est lui qui m’a ouvert les yeux sur cette philosophie et m’a tout appris. » Ce professeur zimbabwéen est le pionnier de la permaculture en Afrique de l’Est et australe. « C’est un sage homme !  ponctue-t-il en relevant la tête de sa tasse fumante. Il m’a fait comprendre que cette nouvelle agriculture n’est pas seulement respectueuse de l’environnement. C’est une conception du monde où l’homme aurait sa place dans la nature, et la nature servirait l’homme. »

Mais le gouvernement éthiopien a d’autres objectifs. En deux décennies seulement, l’Éthiopie s’est relevée de la guerre civile. Le développement économique est lancé à marche forcée. Le plus grand barrage d’Afrique est en construction et une nouvelle ligne de chemin de fer s’apprête à voir le jour. Sans compter les kilomètres de routes, ponts et échangeurs. Pour financer ces immenses infrastructures, l’État a besoin de devises étrangères. Tout ce qui peut être exporté est vendu à l’étranger. La production agricole n’y échappe pas.

Les bananeraies entre Arba Minch et Konso sont un exemple de monoculture. © A.G.

Les bananeraies entre Arba Minch et Konso sont un exemple de monoculture. © A.G.

En 2010, l’ancien Premier ministre Meles Zenawi lance un plan quinquennal, le Growth and Transformation Plan (GTP). Parmi les objectifs : moderniser l’agriculture. Une visée qui passe par l’augmentation des monocultures, la recherche sur les biotechnologies, l’utilisation massive de produits phytosanitaires et la multiplication de barrages d’irrigation.

Un millier d’arbres

Asmelash analyse : « Sur le long terme, cette agriculture réduit la fertilité des terres et menace la biodiversité. La permaculture s’inscrit au contraire dans le durable. » Asmelash est un cartésien. Plutôt que des mots, il préfère donner la preuve en images. La route grimpe vers les collines de Konso, travaillées en terrasses. Le chant du muezzin résonne à l’entrée de la ville. Quand la voiture s’arrête devant un portail métallique, le directeur de l’école primaire de Karat accourt. Halake Koireta est un bonhomme souriant à la parole douce. « Lorsque je suis arrivé dans cette école voici quatre ans, il n’y avait rien, pas un arbre. » L’homme gratte le sol avec ses sandales. « Du caillou ! Des rats et des détritus partout ! J’ai commencé à planter un manguier. Un professeur m’a dit : ‘Pourquoi tu plantes ça ?’ On n’a jamais vu un manguier pousser par ici. » Halake arpente la cour de l’école. Au soleil couchant, les oiseaux reviennent entonner leurs chants du soir, perchés sur la cime des jeunes manguiers. Ses arbres, Halake les a répertoriés. « Nous en avons un millier ! Bananiers, manguiers, moringa, caféiers, papayers, acacias… »

L'agriculture est très peu mécanisée en Éthiopie. © A.G.

L’agriculture est très peu mécanisée en Éthiopie. © A.G.

D’un sol de graviers, l’école s’est transformée petit à petit en forêt. Muté à Karat, Halake avait entendu parler d’un projet de permaculture. A la sortie de la ville, un éco-lodge – cet habitat durable qui tend à s’intégrer au mieux à son environnement venait d’établir un jardin de ce type. Le directeur a suivi une formation de deux semaines seulement, puis contacte Asmelash, qui l’aidera à créer ce jardin au sein de l’école. « Vous voyez ces bananiers ? Il n’y en a pas dans le village de Karat. C’est trop sec. Mais ici, ils donnent tellement. On pourrait m’enfermer pendant des mois dans l’école, je n’aurais pas de problèmes. Il y a tellement à manger ! »  Quand Halake rit, sa stature d’ourson se ballote. Mais l’esprit reste droit, le verbe minutieux. Nous essayons de recréer une forêt de type ancien, où l’être humain aurait tout ce dont il a besoin pour vivre : de la nourriture, un climat favorable, du bois de construction et de chauffe, des plantes médicinales… »

« Savoirs indigènes »

L’école a mis en place un système de conservation de l’eau. La surface est striée de fossés pour retenir la pluie. La terre est couverte d’un compost épais qui maintient l’humidité. A côté des bâtiments, deux containers récupèrent l’eau des gouttières. Asmelash observe l’ensemble d’un air complice. « Les paysans ont l’expérience de ce qu’on appelle l’agriculture conservatrice. C’est une connaissance indigène. Les parcelles autour de Konso sont façonnées en terrasses pour empêcher les pluies de glisser, ce qui ralentit l’érosion. Les fermiers utilisent les déchets organiques pour retenir l’eau. Cela crée de l’humus qui suffirait à nourrir la terre. Les fermiers ont déjà des savoirs. Ce que l’on fait, c’est conserver leur méthode traditionnelle, mais en les poussant à cultiver en polyculture. Asmelash reprend son rôle d’enseignant et conclut sa leçon du jour. « La permaculture, c’est de l’interaction : interaction des plantes au jardin et interaction des savoirs entre les hommes. »

Negato (à g.) à l'école de Karat. © A.G.

Negato (à g.) à l’école de Karat. © A.G.

Negato a retenu la leçon. Cette fillette au chignon tressé bombe le torse. Elle n’a que douze ans, mais son analyse est profonde. Son travail au jardin scolaire a une véritable ampleur. « On pousse les fermiers à imiter notre travail. Nous avons appris des techniques et nous les transmettons à notre tour. Nos récoltes sont de plus en plus productives. J’ai dit à ma famille de faire la même chose, de cultiver en terrasses. Beaucoup commencent déjà à nous imiter. »

Sécurité alimentaire

A une dizaine de kilomètres de Konso, le directeur de l’école primaire Idget de Gidolé, Sisay Tadesse, a proposé aux élèves, l’an passé, de créer un potager en permaculture. « Tous les enfants, tous, ont voté pour. Je ne les imaginais pas si motivés, raconte-t-il dans la salle obscure des professeurs. Nous avons déjà des champs de maïs, mais c’est de la monoculture. Et je vois bien dans les autres écoles, combien la production a augmenté. Comment ils varient leurs récoltes. Je porte beaucoup d’importance à ce nouveau projet. Vous savez, nous n’avons pas d’énormes problèmes de sécurité alimentaire par ici. Mais nous sommes dépendants des moussons. Si une année la saison des pluies est trop faible, nous ferons face à de graves pénuries. » Selon le dernier bilan de la FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), un tiers des Éthiopiens souffrent encore de sous-nutrition. Et les communautés rurales, habitant les zones reculées, restent les plus vulnérables.

Asmelash ne perd jamais son sourire. Même quand il se confie à voix basse. « Je sais qu’implanter la permaculture va à contre-courant des projets politiques. Je ne m’oppose pas au développement du pays. Cette forme d’agriculture ne peut pas être mécanisée, par exemple. » A Konso, les habitants ont dû apprivoiser le paysage montagneux et ces terres arides. Il y a 400 ans, les villageois ont redessiné les flancs des collines en terrasses. Ces escaliers bâtis en pierres sèches ralentit l’érosion, conserve l’eau des pluies. Les populations continuent aujourd’hui d’entretenir leurs parcelles de la même manière. Mais cet aménagement rend impossible toute mécanisation. Souvent, les terres sont même charruées à la main, tant l’espace étroit empêche le passage d’un bœuf. Une agriculture à deux vitesses éclot en Éthiopie. D’un côté, les plaines, recouvertes de monocultures, travaillées à grand renfort de tracteurs et dont les récoltes partiront à l’export. Et de l’autre, les montagnes, où labours et semis restent manuels. Comme autour de Konso. « Ici, les fermes sont familiales. Donc la permaculture a sa place sur ces parcelles à petite échelle. »

Les cultures en terrasses près de Konso sont un héritage multiséculaire. © A.G.

Les cultures en terrasses près de Konso sont un héritage multiséculaire. © A.G.

En Éthiopie, les terres appartiennent à l’État et les fermiers en ont un droit d’usage. Lors de la chute de l’empire d’Haile Selassie (1930-1974), ce sont les communautés rurales qui se sont les premières révoltées pour réclamer leur droit à la terre. Aujourd’hui, les paysans n’ont toujours pas de chez eux. Partout dans le pays, les éleveurs font paître leurs troupeaux, là où l’herbe pousse. Sur le bord des routes. A Gambella et dans le Sud, les terres sont de plus en plus allouées à des entreprises étrangères qui cultivent pour exporter. Et les populations sont expulsées. Toucher à l’agriculture est sensible. Asmelash le sait. Sa voix baisse encore d’un ton. Un mot tabou lui brûle les lèvres. Il sourit encore, comme un enfant qui murmurerait ce que le professeur ne devrait pas entendre. « C’est une révolution silencieuse. »

En 2010, le gouvernement se lançait dans la modernisation de l’agriculture. La même année, l’école de Karat se métamorphosait. Et la fondation Slow food annonçait un objectif : la création du mille de ces jardins en Afrique. Trois ans plus tard, l’objectif étant atteint, elle pousse à 10 000 jardins sur le continent africain. Asmelash, seul, et avec de faibles moyens, s’est attelé à la tâche. École par école, il amplifie son projet. Et les clients se pressent au portillon. Cette année, le « club de permaculture » compte 100 000 membres, dans la seule région du Sud. Une révolution qui passe par la terre. Par l’éducation. Par la science. Au soleil couchant, la croix dorée d’Asmelash reluit sur son torse. Il est protestant comme la plupart des habitants de sa province. A l’entrée d’un hôtel, deux blondinets à guitare venus tout droit des États-Unis entonnent des chants de gospel. Une meute s’est réunie autour d’eux. Asmelash passe sans y prêter attention. Sa foi qu’il déploie avec zèle n’appartient qu’à la terre.

J. B.

La permaculture en deux mots

Cette forme d’agriculture a été conceptualisée en Australie dans les années 1970, par Bill Mollison et David Holmgren. Elle comprend un ensemble de pratiques visant à créer une production agricole durable, économe en énergie, et respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques. L’écosystème ainsi créé doit produire nourriture et ressources en abondance sur une petite échelle, tout en laissant à la nature une part de sauvage.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :