Quand le skateboard ravive la jeunesse

Roulettes. Sur les hauteurs d’Addis Abeba, dans les quartiers démunis, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Contre l’ennui et le piège de la drogue, une association de skateboard redonne confiance à ces jeunes.

La route qui sillonne vers le quartier de Shiromeda, au nord d’Addis Abeba, ne laisse passer qu’une voiture à la fois. A la sortie d’un virage, un roulement métallique revient en boucle. Ils sont une dizaine d’enfants à glisser avec leur skateboard sur l’unique rampe. Les plus âgés ont 15 ans. Les plus jeunes savent à peine marcher. Les grands imaginent des figures ou enseignent aux petiots à se stabiliser sur le skate.

Il est 10h. La journée commence comme elle finira : sur une planche. Le groupe semble faire passer le temps en attendant le dénouement. Il arrive enfin, dans un pick-up rouillé. Coup de frein. Claquement de porte. Les enfants lâchent leurs planches et se ruent vers la route. Israel est enfin arrivé. « Hey ! Salamno ! » Les salutations durent un bon quart d’heure. Il doit embrasser chacun de « ses enfants ».

Le piège de la drogue

Israel Dejene est une carrure surmontée d’une touffe de dreadlocks qui explose d’une casquette sur mesure. Son avion en provenance des États-Unis a atterri il y a une heure. Les yeux rougis et le geste lent, il est venu voir ses jeunes. Le repos attendra. Les gamins trépignent. L’enthousiasme redouble quand Israel ouvre le coffre. « J’ai ramené une vingtaine de planches neuves. Vous allez les peindre comme vous avez envie. » En trois secondes chrono, le ravitaillement est dépouillé par des bras frêles.

Il y a quatre ans, Israel a commencé à distribuer quelques planches et initier les gamins de son quartier à ce sport inconnu en Éthiopie. « Megabi* Skate » était né. « J’ai grandi ici, dans la maison juste à côté. Nous étions pauvres économiquement mais j’avais une bonne famille. Ce quartier, quand vous regardez autour de vous, il n’y a rien pour inspirer les enfants. Il y a des hommes ivres dans les rues, des drogues dans lesquelles les enfants peuvent tomber… » Israel dresse un tableau repoussant mais réaliste.

A 32 ans, le musicien de profession et skater de passion, a voulu raviver son quartier. « Je voulais faire quelque chose pour la communauté, mais je ne savais pas quoi au début. J’avais cette unique planche de skate. J’ai commencé à jouer avec les enfants. On était 10, 20 sur une seule planche. Ça a commencé comme un jeu. » Puis très vite, les enfants se découvrent une passion. Ils désertent les rues et l’ennui.

Redonner confiance en soi

« J’accueille une trentaine d’enfants, explique Israel avec un regard complice sur sa troupe. Certains sont des gamins des rues, des orphelins ; d’autres n’ont plus que leur mère. Mais ici, même si vous avez une famille, vous vivez dans la rue. Quand vous êtes issu de cet environnement, vous pensez que les gens vous méprisent, que vous n’avez pas de talent, que vous ne savez rien faire… » Faux ! tonne Israel. Chaque weekend depuis quatre ans, il organise des spectacles, des démonstrations de skateboard. Les voisins viennent regarder, attentifs, admiratifs parfois. « Au début on me prenait pour un fou, on ne comprenait pas pourquoi je perdais mon temps ici. » Puis le regard a changé. Les enfants aussi. Par le skateboard, les jeunes ont une activité, mais aussi une source de créativité. Ils maîtrisent quelque chose d’unique, imaginent des figures, se créent un style. « Quand ils montent sur scène, il faut les voir ! J’ai vu leurs comportements changer. Ils ont gagné en confiance, ils croient en eux. »

En parallèle des sessions de skate, Israel organise ce qu’il appelle des « scènes de rêve ». Les enfants grimpent sur une estrade et incarnent le personnage qu’ils rêvent d’être. « Ils jouent au président, imitent un grand poète. Un jour, un jeune qui était toujours discret, s’est posté devant tout le monde. Il avait un jerrycan d’eau coupé en deux, quelques fils. Il m’a dit, Israel, donne moi ton téléphone, tu as de la musique dessus non ? Je lui donne. Il trafique quelques fils et placent mon portable dans le jerrycan. La musique se propageait dans tout l’espace. Il avait créé des enceintes ! » Des exemples de réussite, car un jour, quelqu’un leur a dit « tu as du talent ».

Le partage est pour Israel la base. Les jeunes apprennent à tout nouvel initié les secrets du skate. Rêve et générosité, en somme. Lukas a 15 ans. Il est, selon Israel, l’un des plus doués. « A l’avenir, je veux être champion de skate, devenir le futur Tony Hawk ! » Le visage en sueur après trois heures de freestyle sur une planche, il s’assoit à l’ombre. « Ce que j’aime ici c’est le fait d’être tous ensemble. Les grands montrent aux autres des nouvelles techniques. On partage. Je suis heureux ici. J’ai appris à être une bonne personne, à aider les autres. »

Faire sortir les filles de la maison

Pour monter son projet, Israel n’a pas demandé un seul centime. Il a réhabilité le jardinet de ses parents en skatepark. Sa famille lui donne des coups de main. Dawit, son frère, travaille également avec les enfants depuis le début de l’aventure. Tatouages et biceps gonflés, l’homme regorge de patience. « Les jeunes qui vivent dans la rue, vous pouvez leur dire n’importe quoi : « ce que tu fais, ce n’est pas bien, tu devrais changer », ils n’écouteront pas. La seule chose à faire est de passer du temps avec eux. J’ai commencé à jouer au foot. Puis on a lancé le skateboard. Là, ils nous ont acceptés. » Derrière lui, trois gamins font la course sur le bitume, à l’envers, les mains sur la planche. Un autre tente une figure en superposant deux skates.

Mulken sourit. Comme toujours. La sœur d’Israel se focalise, elle, sur les filles. Un autre défi. « En Éthiopie, traditionnellement, les adolescentes restent à la maison pour aider leur mère à cuisiner, s’occuper des enfants. Ça demande beaucoup d’efforts de les faire sortir de chez elles, de leur montrer qu’elles peuvent aussi avoir une activité. » Pensif, Israel approuve. « Chez nous, les femmes sont souvent en retrait. Mais ces filles-là ne sont pas timides. Plus maintenant ! », sourit-il en observant la scène. Ce matin, elles sont une dizaine à remonter leurs longues robes jusqu’aux genoux pour mieux dévaler la pente. Elles rient. Chantent à tue-tête. Glissent sur les rampes. Elles ont trouvé l’inspiration.

J.B.

*celui qui donne, en amharique

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