« Je ne veux plus avoir affaire à des hommes »

Témoignages. En région Amhara, le relief montagneux empêche aux femmes l’accès aux centres de soins. 9 Ethiopiens sur 10 vivent en zone rurale. Et sans assistance médicale, les accouchements se passent mal. Surtout lorsque ces femmes sont encore des adolescentes. Durant le travail, qui peut parfois durer plusieurs jours, la compression de la vessie et du vagin provoque des déchirures, des fistules. Elles deviennent incontinentes. Peu à peu, elles bravent le tabou. L’association pour le droit des femmes de la région Amhara y est pour beaucoup.

 

 

Mamar, 17 ans.

Mamar vit aujourd'hui seule, à Dabat. ©A.G.

Mamar vit aujourd’hui seule, à Dabat. ©A.G.

« Mes parents ont reçu 500 birrs (20€) de dot. Si j’avais refusé cette union, j’aurais été reniée par ma famille. J’avais 12 ans. Je n’ai pas eu le choix. Lorsque les filles sont éduquées, le prix peut aller jusqu’à 3000 voire 4000 birrs. Mais je suis issue de la campagne. Je n’ai pas d’éducation…

A 15 ans, je suis tombée enceinte. L’accouchement s’est mal passé. Le travail a duré cinq jours. J’ai fini par perdre connaissance. A mon réveil, trois jours plus tard, mon enfant était mort et mon mari, parti.

Mes vêtements ont commencé à sentir mauvais. Mon père m’a demandé d’où provenait cette odeur d’urine. Je n’en savais rien. Alors il m’a confiée aux soigneurs de mon village. Il ne voulait pas d’une fille sale chez lui.

Les soigneurs m’ont emmenée vers la ville la plus proche, où je suis restée trois mois, hospitalisée. Ils ont fini par déceler une fistule : suite à l’accouchement, j’étais devenue incontinente. J’ai eu la chance d’être prise en charge par l’hôpital de Gondar, la capitale régionale, où j’ai été opérée.

Une fois guérie, je ne voulais pas rentrer chez moi. J’avais trop peur que la même chose arrive à nouveau. J’avais peur de la réaction des gens. Alors je suis devenue vendeuse ambulante de thé et de café. Mais une fille seule dans la rue se fait harceler par les garçons. Alors j’ai arrêté.

Depuis, je vivote, seule, avec l’aide de l’association pour le droit des femmes de la région amhara. Je ne veux plus avoir affaire à des hommes dans ma vie. »

 

Tigist, 35 ans.

Tigist, tenant son livret de comptes. ©A.G.

Tigist, tenant son livret de comptes. ©A.G.

« J’ai vécu trois ans avec une fistule. La déchirure s’est produite lors d’un accouchement. Mais personne n’a jamais été au courant. Comme ce n’était pas un cas très grave, j’étais capable de me nettoyer seule. Je devais néanmoins vivre dans le secret. Me cacher, même de mon mari. J’avais peur à l’idée que la communauté ne découvre mon problème. Je ne savais pas du tout de quoi je souffrais.

Heureusement, les esprits changent lentement dans les petites villes. Chez moi, à Dabat, l’association pour le droit des femmes a fait un important travail de sensibilisation. Lorsqu’elles sont arrivées en ville, j’ai pu me confier à elles, et trouver une explication à mon problème. J’ai été prise en charge et opérée à l’hôpital de Gondar.

Depuis, je travaille à mon compte, grâce à leur programme de réinsertion. Je vends du tella (une boisson fermentée) et des pois chiches. Elles m’ont appris à tenir mes comptes à l’aide d’un livret. »

 

Abozem, 41 ans.

Abozem, en compagnie de son 4e fils, celui responsable de sa fistule. ©A.G.

Abozem, en compagnie de son 4e fils, celui responsable de sa fistule. ©A.G.

« J’ai eu mon premier enfant à 22 ans. C’est en accouchant de mon 4e que je suis tombée malade. J’avais 31 ans. Pourtant, je n’ai pas accouché chez moi. J’étais au centre de santé de Dabat. Mais en rentrant chez moi, je suis devenue incontinente. Ne sachant pas ce qu’il m’arrivait, je me suis cachée. Pendant six ans, je me suis nettoyée quotidiennement pour que les autres ne sachent pas. Mon mari a fini par réaliser qu’il y avait un problème après deux années. Croyant que j’étais maudite, il m’a quittée.

J’ai fini par être informée par une campagne de sensibilisation, puis opérée. Je me suis absentée quatre mois pour être hospitalisée. Durant ces quatre mois, mes enfants sont restés seuls ici. Le plus âgé s’occupait des cadets. Il avait 15 ans.

Mes fils, je leur ai appris à respecter les femmes. C’est quelque chose qu’ils ont intégré. Je suis optimiste, car les langues se délient et les communautés sont maintenant mieux informées. »

 

Siranesh, environ 60 ans.

Siranesh et sa famille. ©A.G.

Siranesh avec son fils et ses petits enfants. ©A.G.

« Trente ans de ma vie, je me suis cachée. Durant toute cette période, j’ai cru être maudite. Je pensais que Dieu m’avait infligé une punition.

J’ai été mariée à l’âge de 10 ans, mais tout a commencé quand j’avais une vingtaine d’années. Mon premier accouchement s’est mal passé. Pas de sage-femme ni de personnel médical. La mort de l’enfant à la naissance. Le départ de mon mari, puis l’odeur d’urine. Rejetée de tous, j’ai erré. Je n’allais plus à l’église ni au marché. Je fuyais le contact des gens.

Deux ans plus tard, à l’issue d’une relation sexuelle d’un soir, je suis à nouveau tombée enceinte. Je savais que je ne survivrai pas à un second accouchement sans assistance médicale. Mais je voulais mourir.

Le sort en a voulu autrement. Non seulement j’ai survécu, mais mon enfant aussi. Je l’ai élevé tant que j’ai pu, avant qu’il n’aille à l’école. Petit à petit, c’est lui qui m’a prise en charge, jusqu’à ce que je découvre que ma malédiction n’était qu’une fistule.

Depuis que je suis soignée, je vis avec mon fils et mes petits enfants. Ma vie n’a vraiment commencé qu’à cinquante ans.»

A.G.

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