Les hyènes ne marchent pas à quatre pattes

Ils sont les seuls animaux à pouvoir tout digérer. Elles broient, dévorent aveuglément. Le ventre d’une hyène est un cimetière. Comme l’Éthiopie à la fin de l’Empire. Comme l’Éthiopie sous la Terreur rouge.

Dans le ventre d'une hyèneNega Mezlekia a traversé ces époques. Il naît à Jijiga en 1958. «Une ville-labyrinthe» en région somalie. A cet écolier rebelle, on lui fourre dans le crâne que l’ethnie amhara est supérieure. «L’auteur divin, appris-je ce jour-là, écrit en amharique, tandis que le démon parle oromo», lui dicte son cul-bénit d’oncle.

La décennie 1960 arrive à son terme et l’empire d’Haile Selassie tressaillit. A l’école, Nega rencontre Fekadu, fils de métayers. Nega n’a jamais entendu ce mot. Les sans terres travaillent pour un seigneur. Un système agraire féodal qui pour un adolescent frondeur vaut bien une révolution. Armés de banderoles et pancartes, 200 jeunes militent pour le droit des fermiers. Une matinée d’insurrection avant d’être tabassés par la police. On ne critique pas l’empire. On passe sous silence les désagréments. Comme la famine de 1973 qui fera 200 000 morts en silence.

L’inaction de trop. L’année suivante, l’empire est renversé et la junte militaire marxiste prend le pouvoir. «Un socialisme scientifique» qui impose collectivisation des terres et lavage de cerveaux. La barbe à peine naissante, Nega rejoint la guérilla somalie. Il empoigne un AK-47 encrassé. «J’avais mes propres raisons pour cultiver la compagnie d’un groupe d’hommes auxquels je n’étais pas apparenté.» Roquettes et chars gouvernementaux inondent le ciel et les sols. «Ce n’était pas l’Ogaden que je connaissais. Nous nous trouvions dans un royaume différent ; où les humains avaient siphonné la vitalité de la terre. Pour une fois, j’aurais souhaité être un oiseau.»

L’Amhara de Jijiga rencontre le Somali de l’Ogaden, le chef guérillero. «Hussain ne croyait pas au dogme nationaliste selon lequel on doit abaisser toutes les autres pour affirmer sa propre identité». Mais les armes de la junte tueront dans l’œuf l’idéologie optimiste. Nega se résigne et rejoint l’université d’Addis Abeba. Haut lieu de la lobotomie où il s’habitue à voir les corps des opposants recouvrir les trottoirs.

Les hyènes n’ont pas que le désert somali comme royaume. Elles sont partout, en ville, dans la capitale. Elles portent des uniformes, rechargent leurs kalachnikovs, vérifient les laissez-passer. «Aucun animal ne s’échine pour exterminer son voisin», lui confiera sa mère. «En ce jour fatidique, la réponse avait été enfin donnée à mes muettes questions d’enfant.»

J.B.

Dans le ventre d’une hyène, Nega Mezlekia, éd. Actes Sud, 2001.

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