Ces montagnes qui transporteraient la foi

Vertiges. «Vous le voyez le prêtre, tout là-haut, sur le flanc ensoleillé du rocher?» Les yeux se plissent sous le soleil de plomb malgré l’heure matinale. Une forme blanche et immobile vissée à la paroi tranche soudain sur le rouge ocré de la montagne.

 

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Au sommet du massif du Gheralta se cachent les églises rupestres. Ⓒ J.B.

Au sommet du massif du Gheralta se cachent les églises rupestres. Ⓒ J.B.

Au pied du massif du Gheralta, dans la région du Tigré au nord de l’Ethiopie, les plaines de tef et de blé s’étirent à 2000 mètres d’altitude. C’est sur ces sommets les plus inaccessibles que les premières églises orthodoxes éthiopiennes ont été creusées à même la roche, à partir du VIe siècle. Abune Yemata surplombe un précipice de 200 mètres de haut. Dans le silence haché par les cris des aigles qui tournoient, le prêtre Haile Selassie («Sainte Trinité» en amharique) attend les visiteurs. Les fidèles sont déjà venus avant l’aube. Les touristes n’arrivent, eux, qu’en début de matinée.

Sentier escarpé

Depuis Mekele, la capitale du Tigré, une route asphaltée mène à Wukro. Puis une piste sablonneuse s’engage vers la petite ville de Hawzien, clé de voûte des chemins qui mènent à la quinzaine d’églises des environs. Après quatre kilomètres de cailloux et de nids-de-poule, Abune Yemata ne devient accessible qu’à pied. Les rares étrangers à s’aventurer dans ce désert méconnu de style western spaghetti chaussent leurs lacets. Le premier sentier escarpé navigue entre les arbustes ras et les fleurs orangées d’aloe vera. Après une heure de marche, la montagne concède enfin son ombre.

En contre-bas, les plaines de tef s'étendent déjà à 2000 mètres d'altitude. Ⓒ J.B.

En contre-bas, les plaines de tef s’étendent déjà à 2000 mètres d’altitude. Ⓒ J.B.

Trois quinquagénaires chassent les mouches, accroupis sur des pierres bossues. Comme le prêtre, eux aussi attendent le visiteur. Car à ce stade, le chemin s’estompe. Le seul accès à l’église est une paroi rocailleuse faite de sable cristallisé. Chaque petite encoche, chaque racine suffisamment solide pour porter un homme, les sherpas la connaissent. Ils délaissent leur chaussures plastifiées et sautent sur la paroi, pieds nus, plus agiles qu’un jeune singe. Au fil des mètres crapahutés, la chaleur grimpe, le vide devient plus insoutenable. Ont-ils construit ces églises si haut pour expérimenter la foi des croyants? Agrippé à ces entailles glissantes au dessus d’un gouffre, le plus fervent agnostique pourrait entonner un Pater Noster. Saint Matthieu prêchait que «la foi transporte les montagnes». Ici, c’est la montagne qui domine. Sur la foi, la peur. Sur l’humain soudainement ridicule.

Un prêtre sur la brèche

Vingt minutes plus tard, l’entaille du rocher s’aplatit enfin. Les souffles crachent, les cœurs ralentissent. Perchés entre quatre pierres comme dans un nid, les marcheurs respirent enfin. A l’est, le flanc abrupte de la colline semble plus rassurant que le précipice rectiligne de 200 mètres qui tombe vers l’ouest. Les porteurs endurcis par ces paysages vertigineux s’affalent à l’ombre d’une grotte creusée dans la roche. Avec ses lunettes de soleil opaques et son sourire qui plisse sa peau jusque sur son front, Fisshea n’est pas impressionné non plus. Guide touristique né en contre-bas 24 ans plus tôt, l’histoire de ces églises, il la connaît par cœur. «Abune Yemata porte le nom du saint syrien Mata, ou Libabos. Au Ve siècle, neuf missionnaires venus d’Orient sont arrivés au royaume d’Axoum*. Pendant sept ans, ils ont appris le guèze*. Ensuite, ils ont parcouru le nord de l’actuelle Ethiopie pour convertir le peuple à l’orthodoxie.» Selon la tradition, Jésus descendit du ciel et dit aux disciples que quatre rochers géants étaient en train de lutter pour avoir l’honneur d’abriter l’église de Mata. Le vainqueur apparut ensuite miraculeusement avec son église entièrement formée.

Le prêtre Haile Selassie gère l'église Abune Yemata à seulement 25 ans. Ⓒ J.B.

Le prêtre Haile Selassie gère l’église Abune Yemata à seulement 25 ans. Ⓒ J.B.

Les marcheurs n’écoutent plus que d’une oreille le récit. Le miracle résonne pourtant dans leur tête, celui d’être arrivé sain et sauf. Fisshea propose d’entrer enfin dans l’église. Chacun se lève, plus volontaire que jamais d’atteindre le but de leur ascension. «Par quel chemin y va-t-on?» Fisshea lève la main et pointe du doigt une brèche. Un passage de cinq mètres de long pas plus pour atteindre le minuscule parvis, mais de trente centimètres de large seulement. «Il n’y a jamais eu d’accidents ici, c’est un lieu béni», tente de rassurer Fisshea. Assis sur cette brèche, les jambes pendantes dans le vide, le prêtre attend toujours ses visiteurs. Son sourire complice paraît lancer un défi. Les marcheurs l’acceptent, la peur au ventre. «Ne pas regarder en bas. Ne pas regarder en bas…»

Enfin, une encoche capable de contenir dix personnes apparaît. La porte basse de l’église, cernée de piliers de bois brut est ouverte. Personne ne traîne à se faufiler derrière le prêtre. Les yeux s’habituent petit à petit à l’obscurité. Fisseha allume une bougie de miel. «Il y a trois raisons qui expliquent que ces églises aient été construites si haut. D’abord, la roche faite de sable est facile à creuser. Puis, les religieux pensaient que créer un lieu de culte en hauteur les rapprocherait du paradis. Et enfin, il existe une prédiction dans l’Ancien testament, qui raconte que les chrétiens auraient à affronter d’autres religions. Il fallait donc se protéger.» Vers la fin du Xe siècle, une guerrière épousa un roi juif dans les montagnes du Simien. Surnommée la reine Judith – Gudit – ou Yodit, «monstre», par les Tigréens, elle entama une invasion du royaume d’Axoum et détruisit les monuments chrétiens. Les églises rupestres cachées dans la montagne furent épargnées.

Abune Yemata ne sera pas un musée

Affalé sur une paillasse, le marcheur contemple les parois recouvertes jusqu’au plafond de peintures du XVe siècle, restées intactes. La nef ne s’étend que sur dix mètres de profondeur, autant de largeur. Le plafond est divisé en deux coupoles, soutenues par de puissants piliers. Les douze apôtres, Moïse, Marie, les anges Gabriel et Michel ont droit à leur portrait. Chaque centimètre carré est recouvert de peinture brune, ocre et jaune vif. Enrubanné dans un habit blanc qui retombe sur des Converse mal vieillies, le prêtre Haile Selassie ne dit mot. Il laisse parler les murs.

Neuf des douze apôtres sont représentés sur la première du coupole (XVe siècle)  Ⓒ J.B.

Neuf des douze apôtres sont représentés sur la première du coupole (XVe siècle) Ⓒ J.B.

Agé de seulement 25 ans, il est le chef des lieux, gérant le site avec les deux autres prêtres. Chaque année, les rôles s’échangent «pour ne pas abuser du pouvoir». Une présidence tournante improvisée. Tous les matins, il escalade la montagne pour ouvrir son église, une heure avant l’aube. Quand une touriste lui offrira sa lampe frontale, Haile Selassie se perdra dans les «merci, thank you, amasagenalo». Quelques fidèles viennent y prier quotidiennement, «sauf les personnes trop âgées qui elles, vont à la nouvelle église construite en aval». Les nouveaux-nés sont baptisés dans la grotte qui servait dix minutes plus tôt de lit de camp aux porteurs. Le 28 novembre a lieu la fête en hommage au saint Mata. Un cimetière a même été creusé dans la roche à la sortie de l’église, où les ossements prennent l’air. Abune Yemata attire de plus en plus de curieux, venus d’Europe ou d’Amérique. Mais le sanctuaire ne se laissera pas enterrer vivant et devenir un musée vitré et poussiéreux.

L’heure tourne et il faut redescendre, affronter encore le vertige. Les aigles tournoient toujours au sommet du rocher. Le vent n’ose même pas souffler, comme pour ne pas briser le secret des lieux. Depuis la plaine, l’entrée de l’église est à peine perceptible. Le prêtre Haile Selassie est descendu avec les voyageurs. Demain, il remontera ouvrir la petite porte de bois. Quelques heures avant l’aube. Les marcheurs chercheront du regard une forme blanche et immobile, vissée à la paroi.

J.B.

* Avant sa conversion au christianisme, les Axoumites (nord de l’Ethiopie) pratiquaient une religion polythéiste. On y parlait alors le guèze, dont ont découlé l’amharique et le tigréen. Au IVe siècle, le missionnaire syrien Frumentios entre à la cour. En 324, il parvient à convertir le roi Ezana, avant d’être ordonné évêque par le patriarche d’Alexandrie. L’évangélisation du royaume abyssin commence vraiment au Ve et VIe siècle quand les «neuf saints syriens», venus de Constantinople, Antioche (Turquie) et Césarée (Israël) s’installent en Ethiopie. Ils sont considérés comme les véritables pères de l’Eglise orthodoxe éthiopienne.

Une quinzaine d'églises s'égrainent dans la région, comme Tcherkos, à l'entrée de Wukro. Ⓒ A.G.

Une quinzaine d’églises s’égrainent dans la région, comme Tcherkos, à l’entrée de Wukro. Ⓒ A.G.

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