J’veux du cuir. L’Ethiopie en recèle.

A la chaîne. «50 dollars contre 500 dollars.» La disparité entre le salaire mensuel d’un ouvrier éthiopien et de son confrère chinois ne donne plus à hésiter. Investir en Ethiopie? Aujourd’hui, beaucoup d’entrepreneurs ont misé sur l’Abyssinie pour installer leurs manufactures de textile et de cuir. Le pays compte déjà plus d’une centaine d’usines, installées en moins d’une décennie. Le géant du prêt-à-porter H&M a annoncé fin août vouloir étendre son réseau de fournisseurs à l’Ethiopie.

Dans l'usine de Huajian, les slogans à la gloire du travail bien fait ne quittent jamais les employés. Ⓒ A.G.

Dans l’usine de Huajian, les slogans à la gloire du travail bien fait ne quittent jamais les employés. Ⓒ A.G.

Huajian avait déjà franchi le pas, il y a plus d’un an. L’entreprise chinoise a implanté une usine de 3.000 ouvriers dans la banlieue d’Addis Abeba. Rebaptisée «la ville de la chaussure», Huajian, qui fournit Guess, Naturalizer, Clarks ou Toms, n’a pas hésité longtemps avant d’investir dans ce pays de la Corne de l’Afrique. L’été 2011, l’ancien Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi (décédé en août 2012) invite Zhang Huarong, PDG du groupe chinois à Addis Abeba. La visite éclair séduit. Les lignes de production sont mises en service en janvier 2012.

« Les bas salaires ne sont pas notre première motivation »

Wei Yong Quan est «general manager». Petit bonhomme au sourire rare, il libère sa langue quand il faut justifier le choix de l’Ethiopie. Les raisons ne manquent pas. Au bout de vingt minutes d’argumentation, la question doit bien finir par tomber. «Le coût du travail en Ethiopie est bien moindre qu’en Chine. C’est un bon motif pour venir ici?» L’homme lâche, avec l’honnêteté d’un enfant: «Evidemment! 50 dollars par mois pour un ouvrier éthiopien. En Chine, on devrait payer 450 à 500 dollars. Mais c’est loin d’être notre première motivation…»

Pittards s'est spécialisé dans la manufacture de gants en cuir. Ⓒ A.G.

Pittards s’est spécialisé dans la manufacture de gants en cuir. Ⓒ A.G.

Gratter des économies du côté des salaires ne serait donc pas LA raison de l’eldorado éthiopien. Tant mieux, puisque selon le Wall Street Journal, les coûts de production d’un vêtement ont augmenté de 18% en Ethiopie entre 2010 et 2011, tandis qu’ils n’ont connu qu’une augmentation de 7,7% en Chine sur la même période. Si ce mouvement se poursuit, le coût de production dans ce pays sera plus important qu’en Chine dès 2019. Quand les salaires éthiopiens auront atteint le niveau chinois, y aura-t-il un intérêt à investir en Ethiopie? Mayur Kothari gère l’Indian Business Forum à Addis Abeba. «L’économie éthiopienne croît, les salaires augmentent. Mais ils continuent d’augmenter aussi en Inde, en Chine. Il n’y a aucun doute que l’Ethiopie sera un leader dans la manufacture textile et cuir.»

La matière première sous la main

Reg Hankey est à la tête de l’entreprise britannique Pittards, spécialisée dans la confection de gants en cuir, exportés vers les marchés américain et japonais. 650 ouvriers produisent 3700 paires par jour. «Nous achetons des peaux en Ethiopie depuis 100 ans. L’Ethiopie était pour nous un choix naturel.» Pittards implante sa première usine en Ethiopie en 2004, puis acquiert sa propre tannerie en 2009. Pour ce pionnier, «l’avenir de la manufacture, dans n’importe quel secteur, ne sera pas qu’une question de coût du travail, mais de savoir où se trouve la matière première».

Chez le manufacturier britannique Pittards, l'ambiance est bon enfant. Ⓒ A.G.

Chez le manufacturier britannique Pittards, l’ambiance est bon enfant. Ⓒ A.G.

Pour le cuir, l’Ethiopie est bénie. Le pays possède le plus large cheptel d’Afrique, selon l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation (FAO). «Comme nous achetons le cuir localement, le gouvernement a fait le choix d’exonérer les acheteurs, révèle Wei Yong Quan. Quand nos chaussures arrivent aux Etats-Unis, nos clients ne paient pas de taxes à l’importation. C’est bénéfique pour eux, donc pour nous.»

La Chine, c’est du passé

Le gouvernement multiplie les efforts pour attirer. La loi du «duty free», qui peut durer jusqu’à huit ans après la création d’une manufacture occupe la plus haute place du podium des recettes de séduction. Chez Pittards, on reconnaît que l’exemption de taxes est «notre plus gros avantage». Rien à voir avec le système chinois. «Aujourd’hui, il faut signer un gros chèque ne serait-ce que pour être autorisé à venir en Chine…» Reg Hankey en est revenu, du mythe de l’usine à ciel ouvert. «Les temps bénis de la Chine sont derrière nous.»

Les employés de Huajian ne portent pas toujours de masques, malgré l'exposition à la colle. Ⓒ A.G.

Les employés de Huajian ne portent pas toujours de masques, malgré l’exposition à la colle. Ⓒ A.G.

L’Ethiopie n’hésite pas à se serrer la ceinture. «Quand vous importez des biens comme des machines pour votre manufacture, vous n’êtes pas taxés», explique Mayur Kothari. Huajian en a profité à son tour. «Ici, à part le cuir et les employés, tout est chinois», sourit Rainy, jeune Chinoise pimpante au chignon ratatiné. Chaque appareil qui alimente les lignes de production sont made in China. L’Etat, qui se rêve en «Lion africain», sait y faire. Au gouvernement, dans les banques, un interlocuteur est toujours là pour discuter et trouver une solution aux problèmes des entreprises. «L’Etat nous soutient totalement, assure Wei Yong Quan. L’Ethiopie a un besoin vital d’entrée de devises. Comme nous exportons toutes nos chaussures, nous injectons de plus en plus de monnaie étrangère dans l’économie.» Et l’économie éthiopienne en a besoin pour financer son développement.

M. Wei Yong Quan inspecte méticuleusement le travail de ses employés. Ⓒ A.G.

M. Wei Yong Quan inspecte méticuleusement le travail de ses employés. Ⓒ A.G.

Si l’Ethiopie se plie en quatre, les problèmes subsistent. Chez Pittards, le défi numéro un est la livraison à temps du produit auprès du client. «La culture ici n’est pas tellement portée sur la performance», regrette Reg Hankey, qui bataille pour limiter les retards. Privée de côtes, l’Ethiopie voit défiler chaque jour des chapelets de camions en partance pour le port de Djibouti. La route, une simple deux-voies, amochée par les nids-de-poule et souvent inondée en saison des pluies, impose deux jours de transport. Les chaussures de Huajian mettent ainsi 37 jours avant d’arriver aux Etats-Unis. Dans deux ans, le pays inaugurera une autoroute quatre-voies flambant neuve pour palier ce problème. Une autoroute construite…par les Chinois.

« Comme à l’armée »

Pour le géant asiatique, le problème se trouve plutôt du côté de la main d’oeuvre. «Un ouvrier chinois sait travailler très dur. Surtout, il obéit au chef d’entreprise. Ici, nous subissons un large absentéisme, pointe le manager, planté devant une carte du monde avec au centre, la Chine. Nous avons anticipé ce problème. Pour une ligne de production, en Chine, nous aurions besoin de 40 ouvriers. Mais ici nous en faisons travailler 45, au cas où cinq seraient absents.» Pendus au plafond des deux halls, les slogans rouge vif de type «la ponctualité est une responsabilité» passent inaperçu.

Les lundis matins chez Huajian, on passe en revue les troupes. Ⓒ A.G.

Les lundis matins chez Huajian, on passe en revue les troupes. Ⓒ A.G.

Ce n’est pas faute de forcer la main aux mollassons. Chaque lundi, avant de prendre son poste, chaque ouvrier est convié dans la cour. «On fait comme à l’armée, raconte Rainy en glissant un large sourire. Vous savez, on chante, les bras en l’air.» Pendant que le «boss» appelle le travailleur à l’excellence, un traducteur dicte les paroles en anglais. Un autre en amharique. Avec une minute de retard, les milliers d’ouvriers entonnent une chanson en hommage à Huajian. «Comme à l’armée.» Les meilleurs ouvriers sont appelés sur le podium. Applaudis, il reçoivent une petite enveloppe et gagnent le droit de recommander deux de leurs proches pour travailler chez Huajian. Les plus lents doivent s’excuser devant un par terre de 3.000 ouvriers, la tête renfoncée dans les épaules. Ils reçoivent une lettre d’avertissement et «la chance» de rectifier le tir. Les nouvelles recrues sont humiliées, pour l’exemple. «Comme à l’armée.»

Placardés à l’entrée de l’usine, des panneaux géants retracent le parcours du héros, Zhang Huarong. En 1986, le fondateur de Huajian lance son premier business avec 40 employés, entassé dans une maisonnette humide. La photo donne du charme au parvenu, aujourd’hui à la tête d’une société de 25.000 employés. «Notre projet, c’est de posséder notre propre zone industrielle», explique, très fière, Rainy. Dans la banlieue d’Addis Abeba, Huajian a déjà acheté les terres. «Nous installerons les usines, et il y aura aussi un centre commercial, des dortoirs pour les ouvriers, et une université, pour former les employés.» D’ici cinq à dix ans, Huajian devrait employer 100.000 personnes, grâce aux deux milliards de dollars investis, pour un bénéfice annuel évalué à quatre milliards de dollars. Le centre commercial flambant neuf est la suite logique des villas au bord d’une promenade face à un lac. On est loin des baraquements de métal de la Eastern Industry zone. Huajian veut posséder. «La ville de la chaussure» ne sera bientôt plus un surnom.

«Les ouvriers, on ne peut pas les licencier»

Wei Yong Quan est un éternel insatisfait. Ce qui le chiffonne avec les salariés éthiopiens, c’est «qu’on ne peut pas les licencier comme ça. A moins qu’ils enfreignent la loi, en volant l’entreprise». Alors on contrôle. Le long des lignes de production, un manager ausculte chaque chaussure. «Là, la couture, c’est pas comme ça.» Le ton est sévère. Il claque comme un fouet. Le sang monte aux joues de l’ouvrière, honteuse. A-t-elle compris? Wei Yong Quan est perplexe. «Parmi les ouvriers, certains viennent d’une famille pauvre. Peut-être n’ont-ils pas suffisamment à manger. Ça expliquerait pourquoi ils ne sont pas très intelligents.»

La banderole géante qui relie les piliers de l’usine appelle pourtant à la cohésion sino-africaine. «To be China-Africa friendly and harmonious entreprise»*. Elle aussi, passe inaperçue. Le premier détail qui frappe à Huajian est olfactif. Cette odeur de plastique et de colle qui fait tourner la tête en deux minutes. On cherche l’air qui s’insinue à peine. Quelques rares ouvriers portent des masques de chirurgien. Pas tous, loin de là. «Ce n’est pas dangereux», assure Rainy, en secouant la tête. La chaleur, sûrement…

Emmabet gagne 800 Birrs par mois. Ⓒ A.G.

Emmabet gagne 800 Birrs (30€) par mois. Ⓒ A.G.

Chez les Britanniques, l’ambiance est bon enfant. Le patron, un Bibendum au visage rougi, allonge trois mots d’amharique. Ça suffit à faire sourire. Emmabet a suivi une formation pendant deux mois avant de s’atteler à sa machine à coudre. Elle avoue – après s’être assurée que le patron ne l’entendait pas – gagner 800 birrs par mois (30€). Le salaire moyen en Ethiopie. «Je suis très heureuse de travailler ici. Avant je n’avais pas de travail. Maintenant, je peux aider ma famille.»

Moins rapides, moins productifs, les ouvriers éthiopiens savent en revanche faire de la qualité, affirme-t-on chez Pittards. «Quand vous faites un calcul financier sur le produit fini, le pourcentage dépensé dans la main d’oeuvre est minime. Les plus grosses dépenses sont l’achat du cuir et des composants. Donc si je paye quelqu’un moins cher, mais pour avoir plus de pertes ou de produits endommagés, je mets un terme au business.» Outre-Manche, l’équation salaire-productivité est simple. «Notre défi est d’accroître la productivité assez vite, de manière à concurrencer la Chine, car là-bas le coût du travail va augmenter considérablement dans les cinq prochaines années. C’est une stratégie sur le long terme.»

Les entrepreneurs aiment appeler l’Ethiopie le «Far East». Un pays où tout reste à faire. Où l’investissement ne repose pas seulement sur l’économie d’une poignée de dollars.

J.B.

* «Pour une entreprise sino-africaine harmonieuse»

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :