Un train dans le désert

Vers les terres hostiles de l’Éthiopie, Henry de Monfreid, 1933. (extraits)

« Savez-vous que les tarifs de ce chemin de fer sont, si je ne me trompe, les plus élevés du monde ? Pourquoi donc en est-il ainsi ?

            – « On voit bien que vous n’avez pas connu le temps où le voyage jusqu’à Dire-Daoua coûtait au bas mot cinq ou six mille francs, durait quinze jours et était agrémenté de dangers variés.

             « Avant de critiquer la Compagnie, songez que ses convois doivent se traîner à travers cinq cents kilomètres de désert privé d’eau avant d’atteindre les pays vraiment habités et susceptibles de leur donner du fret.

             « La ligne contourne tous les pays fertiles et riches comme le Harrar et le Tchertcher, pour rester dans des régions désertiques où il serait aisé de la détruire et impossible de la défendre en temps de guerre. C’est à cette condition seulement que Ménélik accorda à Chefneu la concession de la voie ferrée pour réunir la mer à sa capitale. (…)

             « Quand le territoire d’une tribu a été favorisé par les pluies, tandis que celui de sa voisine ne peut plus nourrir le bétail, il y a la guerre et là comme partout la raison du plus fort est toujours la meilleur. »

Les stations sont éloignées d’environ vingt ou trente kilomètres ; le train s’y arrête uniquement pour faire de l’eau.

Petite maison blanche sans fenêtre, meublée d’une table en bois et d’un téléphone. Un somali y demeure avec sa famille, il a le titre de chef de gare et le devient en fait quelques instants au passage de chaque train. Le reste du temps, – vingt-trois heures et demie sur vingt-quatre, – il retourne à sa forme naturelle au milieu de ses chèvres et de ses femmes. (…)

Quand le train arrive, les oiseaux s’envolent et la machine absorbe avidement le torrent craché par ce bras généreux. Les femmes recueillent alors toute l’eau qui s’égoutte de la locomotive et déborde du giffard. Le mécanicien somali est assailli mais il a ses préférées qu’il favorise ; aussi ne vient-il là que des jeunes filles pour mieux séduire l’heureux détenteur du trésor.

Quand la machine est « chebbana » (rassasiée) brusquement son tender déborde et ruisselle de cascades d’eau noire de charbon. Alors, les vieilles se précipitent jusque sous les roues et recueillent ce qu’elles peuvent.

Le train repart, les oiseaux reviennent se disputer les gouttes paresseuses et les femmes s’en vont avec leurs outres pleines, à travers les pierres brûlantes comme de grosses fourmis chargées de leur butin.

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