N’est pas Juif qui veut

A écouter sur RFI.

Le Retour sur la Terre promise est un droit alloué à chaque Juif, où qu’il vive, de quelque nationalité qu’il soit. Mais pour les Juifs éthiopiens, l’Aliyah ne sera bientôt plus qu’un chapitre clos. Israël a annoncé que les migrations massives des Falashas se cloront à la fin du mois. Les derniers avions décolleront du tarmac d’Addis Abeba le 28 août. Après cette date, les prétendants au départ seront traités comme tout autre migrant. B’ezrat Hashem*.

Ⓒ A.G.

L’école Beta Israël enseigne l’hébreu et la culture israélienne, en plus des cours classiques. Ⓒ A.G.

Le monde entier avait découvert l’existence de ces « seuls Juifs noirs » lors des opérations clandestines menées par Israël dans les années 1980. Baptisées Moïse et Joshua, elles avaient permis de rapatrier plus de 8000 Falashas, alors que l’Ethiopie subissait la dictature communiste de Mengistu. En 1991, ils étaient 14400 Juifs à quitter les hauts plateaux éthiopiens lors de l’opération Salomon. Pour Tali Aronsky, de l’Agence juive qui chapeaute les Retours, la décision d’Israël marque la fin naturelle d’un cycle. « La phase finale de la migration de masse en provenance d’Ethiopie prendra fin quand le dernier avion de migrants arrivera en Israël. »

Etoile de David et Lion de Juda

Mais quand ce « dernier avion » atterrira à Jérusalem, des milliers de Juifs éthiopiens resteront coincés dans les montagnes abyssines. Selon Asher Seyum, consul d’Israël en Ethiopie, ils sont 6700 à s’apprêter à partir vers l’Etat hébreu d’ici à deux semaines. Combien resteront? «On ne sait pas, nous n’avons jamais compté combien de Juifs vivent en Ethiopie.» Les différentes sources prétendent qu’ils seraient entre 10000 et 15000. De 3000 à 8000 d’entre eux n’auront donc pas droit à leur visa.

A Gondar, au nord du pays, où vit la très large majorité des Juifs, les chanceux ont déjà préparé leurs valises. Et les têtes ont été bien remplies de culture hébraïque. Au feeding center, entretenu et financé par Israël, les futurs migrants viennent prier matin et soir dans la synagogue faite de tôles, où les candélabres sont peints à la va-vite. Petit-déjeuner, déjeuner et dîner sont servis à chaque famille. Une portion de tef, la céréale de base en Ethiopie, leur est distribuée chaque jour. A la crèche, la douzaine de marmots de 3 à 5 ans chantonnent. Au milieu des étagères recouvertes de jouets et de livres – en hébreu – Getachew, l’animateur, leur fait répéter les chiffres et les couleurs. Mots que chaque bambin connaît déjà par cœur. «Dans deux semaines, ils arriveront en Israël. Je les prépare à se débrouiller en hébreu.»

À la crèche, les jeunes Falashas apprennent des rudiments d'hébreu, avant le grand départ. Ⓒ A.G.

À la crèche, les jeunes Falashas apprennent des rudiments d’hébreu, avant le grand départ.
Ⓒ A.G.

Les plus âgés ont aussi leur centre apprentissage. Depuis cinq ans, l’école Beta Israël – la maison d’Israël en amharique, entièrement financée par l’Etat hébreu, assure l’éducation de 500 enfants et adolescents, cours d’hébreu et de judaïsme en plus. Les enseignants sont éthiopiens ou israéliens. Au vent, les drapeaux des deux nations se mêlent, l’étoile de David chatouille le Lion de Juda. Le portrait de Benyamin Netanyahou décore les murs, à côté d’une carte plastifiée de la Terre Sainte.

« Après l’école, je serai soldat »

Que savent-ils, ces enfants, de leur futur pays? Netcho, 14 ans, est aussi cireur de chaussures aux heures perdues. Sauf le samedi, «car c’est shabbat». Malgré sa bouille de bébé, il a déjà les épaules carrées et le parlé franc. Comme une leçon de géographie, il récite: «Israël est un pays développé et fort militairement. Il est entouré par des ennemis. Il y a la guerre en permanence, partout. Mais Israël existe toujours car elle a aussi de bonnes relations avec les Etats-Unis et le président Obama. Sans cela, elle aurait disparu depuis longtemps. C’est une terre bénie. Je protégerai mon pays et le judaïsme. Je serai protégé par Dieu. » 10/10. Félicitations du jury. Son plan de vie est déjà tout tracé. «Après l’école, je rejoindrai l’armée.»

Du haut de ses 18 ans, Haymanot résume son futur en un mot, bombardé sans hésitation. «Soldat.» Assise dans l’herbe au milieu d’un terrain de football improvisé, sa voisine de classe âgée de 16 ans se permet des rêves à l’américaine. «Plus tard, je serai actrice. Après l’armée, bien sûr.» Mais si Emenat se dit «très heureuse», une goutte d’amertume ponctue son excitation. «Ça m’attriste de laisser certains de mes amis, alors que moi, je pars.»

Partie de foot improvisée à la récréation. Ⓒ A.G.

Partie de foot improvisée à la récréation. Ⓒ A.G.

De l’amertume, de la peur et même de la colère, ceux qui restent en ont à revendre. Netcho résume en trois mots pourquoi partir est vital: une vie meilleure, un bon travail, une plus grande liberté dans la pratique de la religion. «Car parfois, nos voisins orthodoxes nous critiquent ou nous insultent. Ils disent que c’est nous qui avons tué Jésus.» Rejetés pendant des siècles, les Beta Israël comme ils se font appeler, ont été exclus de leurs terres. Pour survivre, ils se sont lancés dans la poterie. Un artisanat vu par les Ethiopiens comme de la sorcellerie. Les Juifs étaient des «Buna», porteurs du mauvais œil. «Falasha» signifie en amharique «l’exilé», celui qui n’a plus de terre. Un terme négatif qu’ils réfutent. «Les gens peuvent bien nous appeler comme ils veulent, mais dire que nous sommes des Falashas, c’est faux, puisque nous avons une terre. Cette terre, c’est Israël», explique l’adolescent.

« Où irai-je prier ? »

Une terre que tous ne verront pas. Les «Falashas» ou Beta Israël ont quasiment tous quitté l’Ethiopie pour la Terre Sainte dans les années 80 et 90. Ne restent aujourd’hui que les «Falash Mura», ces Juifs imprégnés de culture chrétienne, convertis ou dont l’un des parents est chrétien et l’autre juif. Les enfants de mariages interconfessionnels ont souvent baigné dans l’éducation orthodoxe, extrêmement présente dans cette région. Pour partir en Israël, beaucoup ont dû faire montre de zèle dans leur piété, ou attendre que l’un des parents se convertissent. «Certains prétendent être Juifs pour aller en Israël. Nous n’obligeons personne, mais si vous vous rendez à l’église plutôt qu’à la synagogue, alors à quoi bon vouloir bénéficier de l’Aliyah?», détaille Asher Seyum.

Exergue HitlerEt sur ce détail, l’administration israélienne ne badine pas. Prouver sa judéité est la clé pour un billet d’avion. Certains ont dû attendre dix, parfois vingt ans avant de voir leur dossier accepté. Asher Seyum explique encore que les enquêtes se portent sur les ancêtres. Quel est le nom du père, de la mère, des grands parents. S’ils sont morts, où ont-ils été enterrés? A l’église ou au cimetière juif? «C’est un processus très long et compliqué.» Qui ne prouve pas n’est pas approuvé. Les dossiers en attente font autant d’êtres déchirés.

Temeskel, gamin de 14 ans, traîne souvent avec Netcho à l’école. Mais le futur des deux adolescents est déjà scellé. Dans deux semaines, viendra le temps des séparations. Le dossier de Temeskel n’a pas été accepté. Un tee-shirt blanc avec une inscription en hébreu recouvre ses bras frêles comme pour arborer une preuve d’appartenance. Sa peur, il ne la dissimule pas. «Qu’est-ce que je vais faire quand ils seront tous partis? Où est-ce que j’apprendrai l’hébreu? Où irai-je prier?» Car fin août, quand les départs massifs seront stoppés, Israël fermera l’école et la synagogue. Si les autorités assurent que tous les enfants seront replacés dans des écoles publiques, Temeskel en doute. «Ils peuvent me refuser parce que je suis Juif et que j’ai été éduqué dans un autre établissement. C’est terrible. Certains en viennent à se droguer au khat. Ils sont dépressifs. D’autres rejettent même la religion, pensant que Dieu les a abandonnés.»

Qui sont-ils pour dire qui est juif ou non ?

Au contraire, Salomon** s’en est lui «remis à Dieu». Il enseigne le judaïsme aux enfants de l’école. Très croyant, grand connaisseur d’Israël et de son histoire, ce professeur de 26 ans a vu son dossier rejeté, faute d’avoir pu apporter la preuve de la judéité de ses ancêtres. S’il garde l’espoir de partir un jour, son aigreur envers les autorités est ancrée. Quand il parle, ses yeux ne clignent pas. Il fixe, comme pour chercher une réponse à la question «qui sont-ils pour dire qui est Juif ou non?». «Quand Hitler a massacré les Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, il ne leur a pas demandé si leur mère et leur père étaient bien juifs. Ce qu’ils font en nous rejetant, c’est annihiler nos droits de l’homme.» Quand son école fermera, il occupera chaque journée à prier et espérer voir la Terre Sainte un jour.

Kimen Addis (à g.) et Bogalech Kasi (à d.) s'apprêtent à partir fin août. Ⓒ A.G.

Kimen Addis (à g.) et Bogalech Kasi (à d.) s’apprêtent à partir fin août. Ⓒ A.G.

A la sortie du cour de judaïsme pour adultes de la synagogue, deux vieilles femmes trainent la patte. Bogalech Kasi et Kimen Addis ont 60 ans toutes les deux. Dans deux semaines, elles partiront rejoindre leurs enfants en Israël. Un pays qu’elles ne savent pas même placer sur la carte. De l’hébreu, elles savent dire «Shalom», bonjour. Seul terme de vocabulaire connu et qu’il faut leur arracher de la bouche. Leur gabi – voile blanc qui les enlace des pieds à la tête – ne parvient pas à camoufler leur croix chrétienne tatouée sur le front. Dans le nord de l’Ethiopie, les femmes portent toutes ce symbole gravé sur leur peau. Une marque qui fait tache mais n’empêche pas de gagner le visa pour l’Etat hébreu.

La logique identitaire est vague. Dans la communauté juive de Gondar, les crispations s’exacerbent. Fin août, l’Aliyah des Juifs éthiopiens prendra fin. C’est aussi la culture d’une population qui se décrépit. Que restera-t-il de ces Falashas, rendus célèbres pour avoir marché jusqu’au Soudan avant de rejoindre la Terre Sainte? Les touristes pourront s’arrêter au village de Woleka, à cinq kilomètres de Gondar. Dans ce site sacré des Juifs éthiopiens, rebaptisé «Falashas village», les femmes et les enfants vendent des poteries ou ces petites sculptures de la reine de Saba et du roi Salomon. Les artisans qui le peuplent avouent à demi-mot avoir racheté les maisons des Juifs il y a vingt ans, quand ils sont partis pour Israël. Depuis, les chrétiens ont «repris le business». Dans leurs maisons faites de torchis et peintes d’une étoile de David, les murs intérieurs sont couverts d’images de la Vierge. N’est pas Juif qui veut. Le prétendre a parfois son intérêt.

* avec l’aide de Dieu (hébreu).

** Le prénom a été changé

J.B.

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