Un petit tour et puis s’en vont

 

Voyage scolaire. Asosa, 4h30 du matin. La capitale du Kilil, à l’ouest de l’Ethiopie, est endormie. Les gardiens somnolent à la porte des hôtels, appuyés sur leurs kalachnikovs de fonction. La bourgade de 20 000 habitants est le point de passage obligé entre Addis Abeba et la frontière avec le Soudan. Un bus jaune estampillé « Post » passe en klaxonnant sur la route principale, faisant sursauter les veilleurs. Dans la pénombre, une vingtaine de fantômes s’activent et finissent un macchiatto en quatrième vitesse. Avant de sauter dans le véhicule, blocs-notes, appareils photos et caméras en bandoulière, sans avoir eu le temps d’avaler un petit-déjeuner.

Le Nil Bleu coule dans une vallée vierge. Ⓒ A.G.

Le Nil Bleu sillonne entre les montagnes jusqu’au Soudan. Ⓒ A.G.

C’est à Asosa que finit la route et commence la piste. À 150 km de là, coule le Nil Bleu. Et à 250 km se construit ce qui sera le plus grand barrage d’Afrique : le « Grand barrage éthiopien de la Renaissance » (GBER). Piqué par ce qui a pu s’écrire et se dire sur ce projet colossal, et poussé par la presse internationale, le gouvernement a décidé d’ouvrir une fenêtre d’une journée, pas plus, sur le GBER. Car sans visa des hautes autorités, point de laissez-passer pour les trois check points essaimés entre Asosa et le site de construction.

Dans le vrombis du moteur, le commis gouvernemental fait l’appel, se tenant tant bien que mal aux rampes. Cinq heures de piste en forêt tropicale commencent. Les buildings décrépits d’Asosa laissent progressivement place à des huttes en torchis. Les ânes remplacent les ladas chancelantes. Dans l’aube, le bus avance à grand fracas, se frayant à coups de klaxon un chemin parmi le bétail, aidé par une escorte militaire anti rébellion. « Simple question de protocole », rassure le guide.

On roule depuis bientôt deux heures lorsque le soleil émerge enfin. Le chauffeur est dopé au khat pour mieux tenir la longueur du trajet. Le surveillant scrute la route près de lui. «Nous organisons ce genre de voyage lorsque l’on sent qu’il y a une progression dans les travaux», explique-t-il à quelques journalistes restés éveillés. Bientôt aperçoit-on le Nil Bleu.

Cet affluent du Nil, qui prend ses sources au lac Tana, dans Nord de l’Ethiopie, rejoint le Nil Blanc à Khartoum, la capitale du Soudan. Bien plus fertile que les marécages soudanais, le fleuve éthiopien est chaque année à l’origine de 80% des eaux qui couleront sous les ponts du Caire.

250 km de piste relient Asosa au barrage. Ⓒ A.G.

250 km de piste relient Asosa au barrage. Ⓒ A.G.

Comme des morts de faim, la vingtaine de journaliste sort soudainement de sa torpeur pour se ruer sur les appareils photos et caméras et capter les premières images du fleuve mythique depuis les fenêtres. Incrédules, quelques villageois épars se pressent au bord de la piste pour observer le spectacle. «Ce sont essentiellement des bergers : les grands prédateurs sont rares, hormis quelques anacondas, et la forêt est trop dense pour pouvoir entretenir des champs», explique un journaliste éthiopien.

Les 3000 villageois – selon le gouvernement – seront expulsés, lorsque la jungle sera transformée en un réservoir de 1 700 km2. «Nous nous sommes déjà occupés de la question, et tout a été fait dans les standards internationaux», martèlera Semegnew Bekele, chef de projet pour le compte de la société étatique Ethiopian Electric Power (EEPC). C’est lui qui accueillera le convoi vers 9h15, et l’accompagnera toute la journée sur les différents points d’intérêt du site. Toujours sous escorte militaire.

6000 Mégawatts/heure

Sur place, le Nil a déjà été dévié, et les premières fondations ont été posées par l’entreprise italienne Salini, qui a remporté le contrat de construction – le budget total étant estimé à 3,5 milliards d’euros. Sans appel d’offres. «De A à Z, tout a été fait selon les standards internationaux», répète Semegnew Bekele.

Le Nil a déjà été dévié fin mai. Ⓒ A.G.

Le Nil a déjà été dévié fin mai. Ⓒ A.G.

Après un petit déjeuner offert par la maison, le chef de projet étaye ses propos, schémas à l’appui. Les générateurs d’électricité, capables de développer 6000 Mégawatts/heure à plein régime ? «Construits selon les standards internationaux.» L’ingénierie ? «Selon les standards internationaux.» Le réservoir de 74 milliards de m3, soit l’équivalent d’un an de débit du Nil Bleu ? «Nous le remplirons en cinq ans, à compter de 2017, afin de ne pas trop affecter le flux du Nil, comme l’exigent les standards internationaux…»

Et le comité tripartite indépendant ? Censé regrouper deux experts égyptiens, deux éthiopiens, deux soudanais et quatre internationaux, il devait juger des conséquences du barrage sur le débit du fleuve. On n’en connaît pas encore le résultat, bien que plusieurs sources tendent à dire qu’il n’affectera que peu les riverains en aval – le Soudan et l’Egypte.

M. Semegnew est le responsable de projet. Ⓒ A.G.

M. Semegnew est le responsable de projet. Ⓒ A.G.

Développement à marche forcée

Vient l’heure de la visite, à l’arrière d’un pickup. Les journalistes se font balader d’un extrême à l’autre de l’axe du barrage, afin de mieux se représenter l’étendue du réservoir. «Vous voyez ces montagnes à l’horizon ? Et bien ce seront des îles. Lorsque le barrage sera construit, ce sera l’une des destinations touristiques les plus prisées du monde», se gargarise M. Semegnew. Rires sceptiques dans l’auditoire. «Un aéroport sera aussi installé sur le site.» Pour le moment, seule une petite piste d’atterrissage permet au Cesna de M. Semegnew de faire les aller-retour entre le GBER et Addis.

«Mais nous disposons de toutes les commodités ici», ajoute le responsable. Continental breakfast le matin, italian buffet le midi. De cette ville, des baraquements prévus pour accueillir les 5000 travailleurs – éthiopiens pour la majorité, italiens pour le reste – les journalistes ne verront rien. Seulement l’intérieur d’une piaule de salarié privilégié, en prétextant une envie pressante. A l’intérieur : la climatisation et la moustiquaire, pour parer aux 40°C extérieurs en plein cagnard. Un lit deux places et une salle de bain-douche impeccable, avec eau chaude et électricité. Au mur, un portrait de Meles Zenawi, ancien premier ministre décédé en 2012, et grand initiateur du barrage.

L'achèvement des travaux est prévu pour 2017. Ⓒ A.G.

L’achèvement des travaux est prévu pour 2017. Ⓒ A.G.

Les clichés pleuvent, les caméras et les enregistreurs audio se braquent sur chaque parole potentiellement bankable. Mais rien de plus ne sortira de la bouche du seul interlocuteur habilité à parler aux journalistes. Certains essayent de prendre un travailleur en aparté. Mais essuient toujours la même réponse : «Non, je n’ai pas le droit de vous parler.» Devant la contestation générale, on daigne envoyer au front le représentant de Salini. Ce dernier, bien rôdé au discours médiatique, n’en dira pas plus que ce que la presse sait déjà. «Nous sommes très fiers de construire ce barrage, nous nous concentrons sur la déviation du Nil, et réalisons à quel point ce projet est important pour le gouvernement et le peuple éthiopiens.» Et dans une nonchalance bien travaillée, derrière des Ray-Ban Aviator étincelantes, de remonter dans son 4X4 climatisé vers ses quartiers bien gardés.

Avec ce projet, Addis Abeba compte devenir le plus gros exportateur d’électricité du continent. Et ce faisant, mise toute sa politique de développement à marche forcée sur l’achèvement dans les délais du GBER. Au point de financer le barrage à l’aide d’un grand emprunt national. Faute d’avoir réalisé un audit environnemental, les bailleurs ont bloqué toute subvention. Mais les journalistes ont compris le message : les travaux n’ont pas pris de retard, et quoi qu’aient pu en dire les médias internationaux, le projet ira à son terme en temps et en heure. «Dans le respect des standards internationaux.» Ou presque.

A.G.

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