Laissés sur le carreau

Reportage. Le club des cheminots d’Addis Abeba, on y pénètre comme dans un cloître. En ce dimanche matin, le lieu a revêtu ses habits d’apparat. Les tables ont été nettoyées et les verres astiqués. Les fidèles déjà présents ont pris place sous les préaux. Les premières pintes de bières se vident. Il est neuf heures et la grand-messe va commencer. Aujourd’hui, c’est tournoi de pétanque.

Le terrain de pétanque est régulièrement entretenu. © J.B.

Le terrain de pétanque est régulièrement entretenu. © J.B.

Les sexagénaires scrutent le terrain. Ici, tout tourne autour de ce bac à sable de 200 m2. Il a été damé la veille. En attendant le tirage au sort des équipes, certains inspectent chaque millimètre tandis que d’autres se prennent à rêver du premier prix. « Ce soir, il sera remis par Madame son Excellence l’ambassadrice de France à Addis Abeba en personne », explique fièrement un papy, dans un costume tiré à quatre épingles. Pour rien au monde, la soixantaine de membres du club ne raterait ça.

Dernier héritage

Ce sont les Français qui, entre 1897 et 1917, ont construit la ligne de chemin de fer Addis Abeba-Djibouti. « Pour avoir une bonne place, il fallait parler la langue », explique Getachew, le président de l’amicale de pétanque. Ce père de cinq enfants aux faux airs de Marlon Brando, l’air méchant en moins, a occupé tous les postes. De la gestion du trafic au guichet, en passant par le maintien des voies, Getachew a tout connu des trains. Dans ce temple de la francophilie, les plus âgés parlent tous français.

Chaque membre du club range précieusement ses boules dans son casier. © J.B.

Chaque membre du club range précieusement ses boules dans son casier. © J.B.

« Aujourd’hui, les Chinois ont pris la relève et construisent les nouvelles lignes de train », soupire Getachew. Depuis 2005, « La Gare » d’Addis, ou « lagahar » comme on l’appelle ici, a fermé ses portes, laissant à ses retraités tout le loisir de s’adonner aux boules, dernier héritage français en terre abyssine. Avec ferveur, les anciens cheminots choient leur lopin. Comme un vieux bâtiment historique, fait de tôles, de sable, de tables et parasols estampillés « Saint-Georges Beer », que seuls ces nostalgiques d’un temps révolu fréquentent encore.

Une centaine de couverts

Les derniers retardataires arrivent enfin. On leur indique leur équipe. Le temps de passer le T-shirt gracieusement offert par le sponsor à bulles et la compétition peut commencer. « En France aussi, les parties se jouent en treize points gagnants, n’est-ce pas ? Ah, oui c’est comme chez vous ! », se rassure Sisay. Du haut de son mètre soixante, tassé sous sa casquette bleue, il est l’un des meilleurs tireurs du club. Chaque triplette compte un tireur et deux pointeurs. Sisay est tombé dans l’équipe de Théo, un Français expatrié. Il ne lui pardonnera pas ses quelques points ratés qui vaudront à leur équipe de sortir du tournoi au premier tour…

Sisay est l'un des meilleurs tireurs du club. © A.G.

Sisay est un excellent tireur. © A.G.

Les parties s’éternisent. Poussivement, arrive la pause déjeuner. Sans se passer le mot, les papys pétanqueurs rangent les boules dans leurs petits casiers bleus respectifs et reprennent leur place à l’ombre. Les qualifiés pour le second tour doivent prendre des forces. Les autres écluseront leurs tickets boisson à l’ombre des eucalyptus. Le barman a déjà changé deux fûts de bières depuis ce matin. Le serveur s’active pour satisfaire la centaine de couverts. Déserté, le terrain chauffe sous le cagnard. On le laisse se reposer un peu, lui aussi.

« Toi, tu as été très très mauvais ! »

Le soleil quitte son zénith. On peut démarrer la phase à élimination directe. On n’hésite plus à sortir le mètre. Puis un autre, « parce que le tien, je suis pas bien sûr… » Et éventuellement, à faire appel à un tiers, dont la décision fait rarement office de jugement dernier. On pinaille, on souffle, on en vient presque aux mains. Mais on applaudit aussi les beaux coups. En français bien sûr. Plus le tournoi avance, plus les carreaux tombent, et plus les « konjo », les « bravo » et les « super » pleuvent. Surtout lorsque cette petite Française continue de coller ses boules au cochonnet, alors que son équipe va toujours plus loin dans la compétition. « Elle est très très douée ! s’extasie Sisay. Avant de se retourner près de son ancien coéquipier : alors que toi, ce matin, tu a été très très très mauvais. Mauvais ! »

Autant de joueurs que de manières de mesurer. © A.G.

Autant de joueurs que de manières de mesurer. © A.G.

La défaite est dure à encaisser, mais comme les autres, Sisay est heureux de la présence des Français. Ils s’y accrochent comme à une bouée de sauvetage. Quel honneur que Paul, un autre hexagonal, se hisse jusqu’en finale ! « Il faut que vous veniez. Sans vous, le lieu ne pourrait pas exister. » Auparavant, le club de pétanque comptait beaucoup de farendji – des blancs. « Mais ils sont tous partis lorsqu’ils se sont rendu compte que certains piquaient dans la caisse », confie un observateur.

Prosélytisme

Malgré les obstacles, le lieu vivote encore. Et comme tout le quartier, est menacé de finir sous un bulldozer. Afin de faire place à un quartier flambant neuf et une belle quatre voies. Des vestiges de l’ancienne ligne de chemin de fer, les autorités ne garderaient que le bâtiment de « La Gare », et depuis 2008, la décision reste en suspens. « C’est à l’ambassadrice de faire quelque chose », souffle une anonyme. En ce dimanche, « son Excellence » est venue remettre les prix, mais aussi et surtout écouter les doléances et les appels à l’aide. Modestement, Paul fera donation de ses gains. 500 birrs (20€). La retraite mensuelle d’un cheminot s’élève elle à 800 birrs…

Malgré « l'ambiance bon enfant », on ne rigole pas avec la pétanque. © A.G.

Malgré « l’ambiance bon enfant », on ne rigole pas avec la pétanque. © A.G.

Plus que de dons, la paroisse a besoin de nouveaux fidèles pour subsister. Ce dimanche, quelques gamins sont venus observer les parties. Souvent des petits-enfants de cheminots. Certains ont même été initiés. « Il a du talent pour la pétanque, ce petit… » De la graine de pointeur. Quelques quarantenaires Éthiopiens, pour la plupart issus du lycée français d’Addis, assurent aussi la relève. « Mais nous avons besoin des Français », martèle Getachew. Ce dimanche, ils étaient une petite dizaine à se rendre à la cérémonie. Getachew espère les avoir fidélisés. « L’ambiance était bon enfant non ? »

Le cloître se vide, Madame l’ambassadrice est déjà repartie. Les derniers dévots détachent du mur une affiche d’un mètre sur deux, sortie pour l’occasion. « Le club des cheminots d’Addis est bien distingué par ses jeux de pétanque. Venez nous rejoindre !!! Cela vous sera un passe-temps sportif !!! », peut-on y lire. En français bien sûr.

A.G.

Sur le même sujet, retrouvez aussi notre portfolio Un dimanche de pétanque, ainsi que le reportage Les fantômes du train, paru dans Libération

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One Response to “Laissés sur le carreau”
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  1. […] Pour aller plus loin, un article d’Antoine Galindo, journaliste à Addis Abeba : https://terminusabyssinie.wordpress.com/2013/06/24/laisses-sur-le-carreau/ […]



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