Le pays des Ents

L’Éthiopie aurait pu inspirer Tolkien pour planter le décor du Seigneur des anneaux. Dans la trilogie, Merry et Pippin se réfugient dans la forêt de Fangorn. Fuyant un orque avide de leur chair, les deux hobbits se cachent dans les branches de Sylvebarbe, un arbre capable de parler et marcher. Bienvenue dans le monde des Ents, où, comme dirait le chêne ambulant, « tout prend beaucoup de temps ».

Une vérité qui pourrait s’appliquer à l’Éthiopie. Mieux vaut avoir « beaaaaaaucoup de temps ». Rien que pour parler. Prenons le mot merci. « Amesseguenalhou »… Les mots sont comme des puzzles qui s’emboîtent les uns dans les autres, sans limites de rallonges. En amharique, toute la phrase est condensée dans le verbe. Autour de la racine d’une conjugaison simple, on y greffe une action subsidiaire, un contexte et tutti quanti.

Un café à trois temps

Les sujets de conversations ne sont jamais épuisés. Pour palabrer, il n’y a rien de mieux qu’un café. C’est universel. En France, on s’enverrait un expresso en capsule. Clap, l’eau coule dans la tasse, en dix secondes, le café est servi et gobé. Nespresso n’a pas encore conquis l’Éthiopie, où règne l’inébranlable tradition du « bouna ». Le café s’achète en grains. Il faut le laver, puis le laisser sécher. Ensuite, il est grillé dans une minuscule poêle à rebords, directement sur le feu. On atteint alors le moment sacré où le préposé au café s’évertuera à passer sous le nez de chaque hôte les grains rôtis, comme s’il voulait embaumer la maison. Le café est ensuite moulu, puis placé avec de l’eau bouillante au fond de ces cafetières de couleur acajou. Plus l’eau est portée à ébullition, plus le café prend son amertume. Et ici, on le boit serré de chez serré. Une demi-heure plus tard, la tasse est fin prête. Là encore, le vocabulaire se ramifie : il existe un terme différent pour chaque infusion, selon que l’on boit le premier café (abol), le deuxième café (tona) et le troisième café (baraka)…

Imaginez le temps qu’il faut pour un simple petit déjeuner. Sans parler de la douche. Les coupures d’eau étant quotidiennes à Addis Abeba, on se lave souvent au seau. Mais quand les températures frôlent les dix degrés comme pendant la saison des pluies, un flux tiède n’est pas du luxe. Il faut donc faire bouillir l’eau dans deux, trois ou quatre casseroles… chacune leur tour. Si le réveil sonne à 6 heures, la journée commencera à 8 heures. En voyant large.

A 8 heures, d’ailleurs, les files d’attente pour les minibus s’étirent sur les trottoirs. Il faudra en laisser passer une demi-douzaine, déjà pleins, une autre demi-douzaine car les plus costauds ont joué des coudes pour rentrer. Une fois affalé sur un siège, on se dit que le même cirque reprendra au prochain changement. Chaque journée de travail est une bataille contre la montre. Sinon une perte de temps. Mieux vaut rester chez soi et avaler les trois tomes du Seigneur des anneaux.

J.B.

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