Dans la gueule du loup

Sous un abri en toile, au bord de la route, les enfants astiquent les chaussures des farendjis (les blancs) pour une poignée de birrs. Le gamin tape trois coups sur le repose-pied. Le cuir brille à nouveau. Un homme assis à côté du stand éteint sa cigarette. Il engage la conversation. « Where are you from mister ? Welcome to Ethiopia ! » 5 birrs (0,2€) pour le marmot, une poignée de mains pour l’homme à la cigarette. Le farendji ne demande pas la monnaie, le gamin ne lui la propose pas. L’inconnu continue : « I work in the guest house just in front, you don’t recognize me ? » L’homme blanc ne le reconnait pas. Il faut dire qu’il y en a des employés, dans la guest house dont il est sorti dix minutes auparavant.

L’Éthiopien continue dans un anglais approximatif : « Aujourd’hui, c’est un jour de fête. Les étudiants célèbrent Hailé Sélassié. » Ce que le farendji sait d’Hailé Sélassié, c’est qu’il fut le dernier empereur d’Éthiopie, foutu dehors par la révolution communiste en 1974, et qu’il offrit des terres à la communauté rasta. « Il y a une grosse fête au musée Hailé Sélassié », ajoute l’homme à la cigarette dans un sourire charmeur, « vous voulez venir ? » Ah bon, il y a un musée Hailé Sélassié ? Où ça, près de la grande église, au bout de la rue ? « Exactement », rétorque l’homme à la cigarette, « c’est la maison dans laquelle il vécut avant d’être empereur ». Le farendji est bien disposé à croire son hôte. Il lui emboîte le pas.

Minijupes et tenues traditionnelles

Les deux hommes s’engouffrent dans le « musée ». La maisonnette est vétuste. Les murs peints en vert sont ornés de portraits de Hailé Sélassié, de Bob Marley et de l’ancien premier ministre Meles Zenawi, décédé en 2012 dans l’exercice de ses fonctions. Une demi-douzaine de jeunes femmes enjoignent notre homme de s’asseoir dans un vieux canapé en cuir. Ni une ni deux, elles troquent leurs habits de tous les jours contre des tenues traditionnelles dont elles vantent la qualité du tissu. Toujours aussi bien disposé à découvrir la culture locale, quoi qu’un peu gêné, le farendji ne fait pas de manières. Au fond, il se dit que ces jeunes gens ont l’air fort sympathiques. Et puis, il peut partir quand bon lui semble. Il choisit de ne pas enlever sa veste.

La danse commence. Celle des filles, d’abord, sur fond de musique traditionnelle. Celles des verres, ensuite. Une jeune femme s’assied. « Can I ask you something ? », demande-t-elle en effleurant le genou du farendji. Bien sûr qu’elle peut. « Voudrais-tu goûter une boisson traditionnelle ? » Bien sûr qu’il voudrait bien. Sitôt dit, sitôt fait. À peine a-t-il acquiescé qu’un autre homme, en blouse blanche, débarque avec un plateau rempli de bouteilles de vin de miel. L’étranger se sent de plus en plus mal. Cette célébration n’a rien de traditionnel, elle ressemble de plus en plus à un divertissement club Med sur mesure. Les femmes dansent devant lui. Il n’ose pas les regarder. L’homme à la cigarette a disparu. Le goût un peu rance du simili hydromel qu’on lui a servi ne l’aide pas à se sentir mieux. Il ne finit pas son verre.

La seule chose à laquelle il est désormais disposé, c’est partir. A peine s’est-il levé que les jeunes femmes ont déjà retrouvé leurs décolletés plongeants et leurs jupes trop courtes. Le guet-apens se referme : on demande au farendji de payer. Il est bien disposé à payer. Toute consommation se paye. Mais quand même, il a été invité. C’est ce qu’il explique à l’homme à la blouse blanche, qui veut un bon prix. Un trop bon prix pour ce qu’il a consommé. Une broutille pourtant pour le farendji : 200 birrs (8 €). Mais c’est surtout le prix de sa naïveté. Et quel qu’il soit, il sera trop élevé.

A.G.

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