Imperturbables azmaris

Le Buzzhabeb, « c’est très calme d’habitude ». Ce jeudi, on fête les 21 ans de Sami, un batteur. Sous ses tresses, ses yeux de génisse trahissent sa timidité. Tous ses amis musiciens sont réunis pour l’occasion. La gorge gonflée comme un ballon de baudruche, un grand blanc bec déverse sa voix suave de reggaeman. La trompette et la basse bercent le bar où une cinquantaine de personnes se sont miraculeusement entassées.

La guinguette du centre d’Addis Abeba prend des airs de fête foraine. On exhibe ses beautés. Ses plus belles voix. Une chanteuse traditionnelle vole la vedette aux fils spirituels de Bob Marley. Place à la musique traditionnelle. Place aux azmaris. Le batteur fait frissonner les cymbales. Le joueur de masiqo chatouille son unique corde du bout de son archet. Puis un chant s’élève. Le petit bout de femme bouffi devient gracieux. Tout le monde connaît ces paroles populaires des années 70. Chaque client reprend le refrain en rythme, frappe des mains. Les bouteilles d’Ouzo vides valsent sur les tables basses. Les hanches se dandinent. Les mains se baladent. Le regard complice de la chanteuse passe sur tous les visages. Une femme lui glisse un billet entre les seins. Elle chante, elle chante. Elle empoigne son micro de la main droite. Avec son bras gauche, elle récupère un jeunot saoul tombé de son tabouret. Elle chante, imperturbable. Le bout de femme bouffi devient maternel.

Ce soir, lancer de nain

Ce jeudi au Buzzhabeb, on exhibe ses beautés. Ses spécimens aussi. On aurait dit Toulouse-Lautrec au milieu d’un bordel de Montmartre cent ans plus tôt. Personne ne dira son nom, ça restera « this guy ». 39 ans et 110 centimètres, « this guy is so cool ». Ça applaudit, ça se tape l’épaule, quand il essaie de chanter du rock avec une voix de bébé. Ça rit, ça frappe du pied par terre quand il lance son verre en l’air sans perdre une goutte de bière. Derrière, on tire un sourire forcé qui ne cache pas le ridicule.

Un bonhomme moustachu aux airs de chauffeur de taxi prend la relève au micro. Un azmari à la voix chevrotante. Ses mains tremblent sous la puissance de sa musique. Le masiqo jette en boucle le même son, aussi lourd que la plus grave note d’un violoncelle. Les danseurs se multiplient. L’Ouzo est réduit en flaque sur le sol. Les verres roulent sur les tables. Un monsieur muscle tout droit sorti du Bronx attrape le « guy » qui est « so cool » et le grimpe sur le comptoir. Trois pas de danse à gauche, deux à droite. Les flashs des Samsung dernier cri explosent. Le public veut du spectacle. Il n’est pas rassasié.

Encore un déhanché, une volte-face, deux pas de swing, deux pas de trop. Toulouse-Lautrec dégringole du zinc. La tête la première, c’est la cymbale qui trinque. Son crâne résiste face au carrelage. La musique suit son court. Le refrain est repris en chœur. Le lancer de nain est offert par la maison. Pas de sang, pas de bleu. Le pied de la batterie, lui, s’est dévissé. Le musicien jongle avec ses baguettes pendant que trois urgentistes remplacent le boulon de la bête. Le chanteur fredonne. Le public reprend. Aucune fausse note, aucun dièse. Au cirque, c’est la musique qui tient en haleine.

J.B.

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